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A TOI, JOE

    Vingt ans déjà !... J’ai du mal à le croire tant tu es présent encore dans ma vie et pas seulement ta voix, Joe, cette voix qui promène toujours sur nos fréquences ta chaleur pudique, ton humour et ton charme.

    Vingt ans déjà !... Nous nous étions rencontrés en 1966. On s’est donc moins connus que tu ne m’as manqué ; et comme ta carrière, elle, n’aura duré que seize ans, ton public, qui est toujours vaste et varié, doit se dire la même chose !...

    Joe, tu es connu et méconnu, tu es aimé et sous-estimé. Ton professionnalisme vétilleux et ton manque absolu de confiance en toi t’ont conduit à travailler, retravailler tes chansons et leurs enregistrements sans relâche et ta carrière posthume, qui est le fruit de ta conscience d’artisan et de tes doutes d’artiste, ne dit pas tout de ta personnalité si forte, si riche et si complexe.

    Né à New York le 5 novembre 1938, petit-fils d’émigrés, l’un juif russe et charpentier, l’autre hongrois et coiffeur, fils d’artistes - un père réalisateur de cinéma et une mère violoniste - , ton passeport était américain, ton cœur français et ton âme cosmopolite.

    C’est par hasard que tu es devenu chanteur professionnel. Tu avais, en effet, accompli de brillantes études d’anthropologie, passé avec succès un doctorat en ethnologie et, à ton retour en France, tu étais devenu successivement assistant metteur en scène (pour ton père, Jules Dassin : ‘‘Topkapi’’, et pour Clive Donner : ‘‘What’s new Pussycat ?’’) puis acteur dans ‘‘Le Trèfle Rouge’’ et ‘‘Lady L.’’. Mais Maryse, ta première épouse, qui était tombée ‘‘raide dingue’’ de ta voix, avait demandé à son amie Catherine Régnier de transformer une bande magnétique en ‘‘disque souple’’ chez C.B.S. où elle était secrétaire. Le petit lutin du destin fit, avec malice, entendre l’enregistrement en question à des décideurs de la maison de disques et... c’était parti !...

    Joe, le perfectionniste que tu étais n’a pas été content - mais alors pas content du tout ! - des trois premiers 45 tours qui, s’ils étaient prometteurs, n’avaient de super que le format. Tu en étais désespéré et, tout de même, vaguement humilié car tu commençais, mine de rien, à te prendre au jeu. Tu te disais : ‘‘Si d’autres, pas si doués que cela, au fond, parviennent à faire de bons disques, pourquoi pas moi ?...’’

    C’est alors que Jacques Plait a débarqué dans ta vie. C’est Jacques Souplet, patron de C.B.S. à l’époque, qui vous a présentés. Méfiant, d’abord, au cours de votre premier entretien, tu t’es ensuite apprivoisé en écoutant Jacquot parler du ‘‘métier’’ avec sa forte sagesse et sa faconde persuasive, ce qui ne t’as pas empêché de piquer ensuite une très grosse colère quand, à la demande d’un premier conseil, il te répliqua sans précaution : ‘‘Laissez-vous d’abord pousser les cheveux !’’... Pour l’introverti si peu soucieux de son apparence physique que tu étais, c’était une énorme connerie ! Pour ton futur directeur artistique, féru de jazz mais qui possédait au plus haut point le sens du succès (don inexplicable et un peu énervant !), c’était une évidence ! Ce premier coup de gueule, en tout cas, fut le début de votre collaboration. Tu avais déjà un excellent auteur, Jean-Michel Rivat, un homme de goût, plein d’humour et de verve terrienne, auquel se joignit bientôt Frank Thomas, un poète sensible et inspiré, pour former le tandem éclatant qui devait parsemer la chanson française des années 60 et 70 de petits bijoux incontournables. Mais il fallait trouver un arrangeur. Vous avez choisi, Jacquot et toi, Johnny Arthey qui venait d’écrire un chef-d’œuvre d’orchestration : ‘‘Eloïse’’.

    Premier enregistrement de la nouvelle équipe Plait-Dassin, à Londres : un super 45 tours avec, sur les quatre, deux titres forts : un texte de Georges Liferman sur une mélodie de F. Fricker, ‘‘Ça m’avance à quoi’’, où ta voix grave et prenante fait merveille, et la première de tes chansons ‘‘B.D.’’, des couplets loufoques concoctés par Jean-Michel Rivat sur une musique originale de Lee Hazlewood ‘‘Comme la lune’’. La réalisation - enfin ! - est excellente et le bébé, présenté en radio, recueille l’assentiment ému des programmateurs.

    Lorsque j’entends - en y prenant un certain plaisir - ces deux chansons sur le poste de radio familial, je suis loin de m’imaginer que quelques semaines plus tard, je vais faire la connaissance de leur interprète. En effet, le 5 juillet 1966, au ‘‘Hootenany’’ de Lionel Rocheman, spectacle ‘‘melting pot’’ où tous les artistes de tous les genres peuvent venir s’exprimer, nous nous rencontrons, Joe. C’est une très belle soirée d’été et tu es venu en voisin (le spectacle a lieu boulevard Raspail et tu habites au 218) pour chercher un joueur de banjo. Tu ne trouveras pas de joueur de banjo mais une chanteuse, Michèle Cherdel, qui deviendra Vava et... ma première femme. Par la même occasion, tu vas trouver aussi - mais tu l’ignores autant que moi ! - un auteur et un ami. Rien de plus pénible pour un timide qu’un autre timide : tu me regardes du haut de ton mètre 83 myope et tu me dis avec une bienveillance un peu gênée : ‘‘J’ai bien aimé vos chansons, monsieur, est-ce que vous voulez venir chez moi boire un verre avec vos amis ? J’habite à deux pas...’’.

    Je ne partirai de chez toi qu’à quatre heures du matin. Nous avons passé la soirée à chanter, toi, du folk américain, et notre petite bande échappée de chez Mireille, ses propres créations. Une sorte de jam de potaches, un peu alcoolisée et très joyeuse. Chaque fois que je prends la guitare, tu te fends d’un compliment laconique et senti, chaque fois que tu t’accompagnes, j’écoute, j’admire, je rêve un peu sans doute aussi. Voilà pour le premier rendez-vous manigancé par le petit lutin.

    A la fin de la même année 1966, tu enregistres ton premier 45 tours simple avec ‘‘Guantanamera’’, nouvelle version du chant révolutionnaire cubain adapté en français par Rivat, réalisée clandestinement en pleine grève des musiciens - aïe ! j’ai vendu la mèche mais il y a prescription, et puis, fils d’un metteur en scène américain chassé par le maccarthysme, j’imagine que tu n’avais commis ce péché véniel et ‘‘jaune’’ qu’à contre-cœur !

    Au début de l’année suivante, un coup de fil de Maryse, ton épouse, m’apprend que tu souhaites travailler avec moi. J’en suis d’abord étonné : plutôt rive gauche, cabaret, je me demande ce que je vais pouvoir t’apporter à toi, plutôt rive droite et variétés. Mais je sens, je pense, je suis sûr que c’est la chance de ma vie - ça l’est ! - et j’écris, mort de trac, l’adaptation d’une chanson sympathique et légèrement 1925 : ‘‘Hello hello’’. J’ai ainsi la chance d’accompagner, sur le super 45 tours de l’été 1967, ‘‘Les Dalton’’, texte de Rivat et Thomas sur une de tes musiques. Cette chanson, que tu destinais à Henri Salvador et que Jacques Plait t’a pratiquement obligé à chanter, inonde les ondes radiophoniques et télévisuelles avec, en prime, un inénarrable et inoubliable scopitone (l’ancêtre du clip !) tourné dans le décor de La Mer de Sable de Jean Richard.

    Les ventes ne sont pas encore énormes mais ton personnage de cowboy aimable et décontracté, chemise rouge, pantalon noir et gros ceinturon, commence, presque malgré toi, à s’imposer.

    A l’automne, Jacquot et toi choisissez un titre aux antipodes du précédent, ‘‘Marie-Jeanne’’, splendide blues de Bobby Gentry, adapté à la perfection par le duo Rivat-Thomas et qui, sans bouleverser les hit-parades, va devenir un de tes morceaux intemporels. Sur l’album ‘‘Les deux mondes de Joe Dassin’’ où ta bipolarité franco-américaine fait merveille, j’écris ‘‘Pauvre doudou’’ et ‘‘L’ombre d’un amour’’ qui nous confortent dans notre appétit de collaboration sans rencontrer pour autant l’assentiment populaire.

    A l’époque, de tournée avec Adamo en petits galas provinciaux, tu t’interroges, ainsi que Maryse, sur ton avenir et tu es tenté, bien souvent, de revenir à tes chères études ou, en tout cas, au métier auquel elles te destinaient. C’est alors que, toujours imprévisible, le petit lutin du destin décide de t’apporter le succès en mai 68, au cours de cette révolution-happening à laquelle toi, l’éternel étudiant mal repenti, tu assistes en déménageant du boulevard Raspail à la rue d’Assas (tu as bien choisi ton quartier !), sous le regard incrédule et discipliné des C.R.S. et dans le parfum poivré des lacrymogènes. ‘‘Siffler sur la colline’’ est un hit. Tu es numéro un, avec Julien Clerc et sa ‘‘Cavalerie’’. Tu jubiles et tu doutes. Tu seras toujours comme ça !

    C’est le moment que l’armée française choisit pour m’appeler sous des drapeaux belfortains dont je me serais bien passé. Comme tu as rompu - je ne sais toujours pas pourquoi - avec Rivat et Thomas, à moins que ce ne soit le contraire, c’est Pierre Delanoë, l’auteur français le plus chanté du XXème siècle, qui va prendre le relais avec talent et succès... ‘‘Ma bonne étoile’’, ‘‘Le petit pain au chocolat’’, ‘‘C’est la vie, Lily’’, ‘‘Les Champs-Elysées’’, ‘‘Le Chemin de Papa’’, ‘‘L’Amérique’’, rien que ça !... Te voilà, en moins de deux ans, toi l’universitaire américain le moins sûr de lui, devenu le chanteur français le plus populaire. Le cowboy a troqué sa tenue contre un costume blanc (sur les conseils de Jacqueline Salvador).

    Qui peut dire quelles sont tes réflexions à ce moment merveilleux de ta carrière, celui dont rêvent souvent en vain tous les artistes en mal de reconnaissance ?... Tu es heureux, sans doute, mais à ta façon, sans y croire vraiment, tant ta pudeur fait obstacle à l’enivrement compréhensif et passager qui trouble parfois les débuts du vedettariat. Tu paieras toujours cher la rançon de ta gloire en stress, en acharnement, et tu me diras souvent : ‘‘Claude, quand on n’a pas de talent, il faut travailler’’. Le problème, c’est que du talent, tu en as et il est miraculeux qu’à force de travail et de rigorisme, tu n’aies pas étouffé tes chansons sous une gangue de cellophane aseptisée.

    En 1970, débarrassé de servitudes militaires sans grandeur, je réintègre enfin Paris et ton amitié si discrète et si sûre. Je remarque avec joie qu’être devenu star ne t’as pas changé, à peine sembles-tu un peu plus sur la défensive quand tu es en public, mais pour qui te connaît bien, la différence est légère et logique.

    Je me suis remis au travail dans mon petit deux-pièces d’Issy-les-Moulineaux et je t’apporte, un jour de mai, deux chansons dont j’ai écrit les paroles et la musique : ‘‘Les filles que l’on aime’’ et ‘‘L’équipe à Jojo’’. Tu les refuses toutes les deux en me disant très exactement - je crois t’entendre encore ! - : ‘‘Claude, pourquoi veux-tu que je te prenne deux musiques que je suis parfaitement capable d’écrire moi-même ?’’. Je regagne les Hauts de Seine avec un moral en bas et m’efforce d’oublier ton verdict en sollicitant une muse un peu rétive !... Rien ne vient, hélas, ou pas grand-chose et lorsqu’en août, Jacques Plait, à qui je suis allé rendre visite dans sa belle maison de St Cézaire sur Siagne, me demande : ‘‘Qu’as-tu écrit de nouveau, Claude ?’’, je lui inflige, naturellement, mes deux chansons laissées pour compte. Jacquot, qui a l’enthousiasme bondissant, s’emballe immédiatement et me dit : ‘‘Je cherche désespérément depuis deux mois ce que je pourrais bien faire après un tube tel que ‘‘L’Amérique’’ et bien, ça y est, j’ai trouvé !’’, ce à quoi je réponds aussitôt : ‘‘Il n’y a qu’un seul petit problème, Jacques, c’est que je les ai fait écouter à Joe qui n’en veut pas.’’. ‘‘Il est fou !’’, réplique Jacquot, dans un cri du cœur qu’il positive immédiatement d’un : ‘‘Ne t’inquiète pas, j’en fais mon affaire !’’. Et pendant des semaines, le pied-noir obstiné va te lutter, toi, l’Américain têtu, jusqu'à ce qu’un jour, de guerre lasse, tu m’appelles en me disant : ‘‘OK, Claude, Jacquot a gagné, je fais tes deux chansons mais, je te préviens, il va falloir bosser !’’

    Oh ! ça, j’ai vu, Joe, j’ai vu ce qu’était le travail avec toi ; tous les jours, du matin jusqu’au soir, sans relâche, j’étais chez toi, rue d’Assas, pour réécrire ce qui allait devenir ‘‘La Fleur aux dents’’ et ce qui allait rester ‘‘L’équipe à Jojo’’. J’en ai deux cahiers pleins que j’ai toujours conservés. Le plus extraordinaire, c’est qu’après tant de labeur, de ratures, de retours, de retouches, ces deux chansons soient restées si naturelles. J’avoue que je les écoute toujours avec plaisir et le public n’a pas l’air de s’être lassé.

    Toujours est-il que cet album pour lequel nous avons écrit chacun une moitié des textes, Pierre Delanoë et moi, avec les incursions si personnelles et si intelligentes de ta sœur Ricky, est un nouveau triomphe pour toi. Quand à ton ami Claude, le voilà devenu soudain, lui l’ex - khagneux - élève du petit conservatoire - chanteur rive gauche, un auteur demandé.

    A partir de cette date, nous nous sommes retrouvés deux fois par an, au printemps pour le 45 tours d’été, à l’automne pour l’album d’hiver, et nous rentrions chez toi, Ricky, Pierre et moi, comme en séminaire, en Dassin comme en retraite, toutes autres affaires cessantes, à remettre vingt fois sur le métier notre ouvrage d’artisans chansonneurs. Tu étais un adorable emmerdeur, un mec ‘‘atta-chiant’’, comme nous le disions, Pierre et moi, dans nos moments de révolte amicale.

    Jusqu’en 1975, sur des musiques que tu composais toi-même ou que tu empruntais à tes compatriotes américains, nous avons poursuivi la série des chansons mi-tendres mi-BD humoristique avec quelques galères mémorables comme cette ‘‘Complainte de l’heure de pointe’’ où tu m’avais imposé, sur une musique allemande très rudimentaire de garder les sons originaux (alors que l’original l’était si peu !). ‘‘La dili, la dilo, every people come and go. La dilo, la dili, come on children sing with me.’’ ! ! ! ! Allez trouver quelque chose d’intéressant là-dessus ! Un jour, croyant avoir résolu avec bonheur le problème de la quadrature du cercle, je t’appelle triomphalement : ‘‘Ça y est, Joe, j’ai trouvé, écoute... : Dans Paris à vélo, on dépasse les autos, à vélo dans Paris, on dépasse les taxis...’’. J’attends. Long silence téléphonique puis tu exploses : ‘‘Claude ! Déjà, la musique est totalement primaire et, en plus, tu veux me faire chanter des conneries !...’’

    Heureusement, le bon Jacquot veillait encore qui te persuada de chanter les couplets cyclistes que nous avions élucubrés, Ricky et moi. Bien t’en prit. Aujourd’hui encore, lors des manifestations écolo-vélocipédiques dans la capitale, on reprend ce refrain.

    A partir de 1975, relancé par ‘‘Si tu t’appelles mélancolie’’, une de tes chansons les plus courtes et une de celles qui, paradoxalement, nous a coûté le plus de travail, nous avons écrit une série de chansons avec le merveilleux tandem italien Cutugno-Pallavicini. Ce fut d’abord ‘‘L’été indien’’. Nous avions depuis deux ans décidé, Delanoë et moi, d’écrire ensemble, croyant être plus forts, à deux, pour t’imposer nos textes, ce qui était un leurre absolu, car tu t’es mis, évidemment, à être deux fois plus exigeant (si c’était possible !).

    On sait que Jacquot, d’habitude si clairvoyant, tiqua sur deux éléments essentiels (l’été indien, parce que personne ne sait ce que c’est, Marie Laurencin parce que personne ne sait qui c’est !). Heureusement, pour une fois persuadé au point de ne pas vouloir changer un mot, tu réussis à convaincre ton directeur artistique (le meilleur que j’aie connu) de garder le texte tel quel.

    Pour deux des chansons suivantes, les anecdotes ne manquent pas de sel : ‘‘Ça va pas changer le monde’’ était au départ une chanson fanfare guillerette qui s’appelait en italien - ça ne s’invente pas ! - ‘‘Taratatata’’. Tu réussis, en gardant le début de la mélodie, en modifiant le reste et en ralentissant le tempo, à en faire une très jolie ballade dont le charme, je crois, opère toujours.

    Pour une autre des chansons de cet album, nous étions partis sur une idée qui nous semblait excellente : ‘‘Si l’amour n’existait pas’’. Nous noircissions des pages et des pages et c’est vide, creux, sans intérêt. Un jour, enfin, dans un éclair de lucidité, je déclare à Pierre : ‘‘Je crois que j’ai compris notre problème : si l’amour n’existait pas, il n’y aurait rien, c’est pourquoi nous ne pouvons rien écrire’’. Pierre, c’est l’une de ses forces magistrales, rebondit aussitôt et me dit : ‘‘Alors, il n’y a qu’à dire : ‘‘Et si tu n’existais pas’’...’’. La chanson ne nous a plus résisté.

    Pour ‘‘Le Jardin du Luxembourg’’, Delanoë, bougon, s’est désisté : ‘‘C’est trop long, beaucoup trop long, ça m’emmerde’’. J’ai dû procéder tout seul. Il faut dire qu’étudiant, j’avais hanté ces allées avec mes polycopiés et mes rêveries adolescentes. Pour ‘‘Le café des trois colombes’’, nous avons décidé de ‘‘décentraliser’’ la chanson d’amour. Nous étions fatigués de situer nos nostalgies à Paris. L’histoire se déroule donc à Nancy dans un café imaginaire, ce qui nous a inspiré cette phrase qui me touche toujours : ‘‘Mes chagrins s’en souviennent, le bonheur passait par la Lorraine’’.

    En ce qui concerne ‘‘A toi’’, c’est la seule chanson, avec ‘‘L’été indien’’, pour laquelle tu ne nous a pas demandé de changer un seul mot - miracle ! Tu vas la chanter à l’Olympia, pour Christine, ta nouvelle épouse, les yeux dans ses yeux. Christine te donnera le plus grand bonheur de ta vie ; tes deux enfants : Jonathan, né en septembre 1978, et Julien, né en mars 1980.

    Les deux albums suivants, malgré les apports prestigieux de William Sheller, Alice Dona, Alain Goraguer, Didier Barbelivien et de quelques autres, eurent un moindre retentissement. Tu m’avais fait le plaisir de reprendre ‘‘La demoiselle de déshonneur’’, une chanson de mes débuts, tu étais, malgré de grands changements dans ta vie, toujours aussi rigoureux et ‘‘pinailleur’’ avec tes auteurs, tes compositeurs (dont toi-même), Johnny Arthey et Bernard Estardy, le magicien du son. Mais l’alchimie était plus aléatoire, à part peut-être dans ‘‘Le Dernier Slow’’, chanson pour laquelle tu me harcelas au téléphone, alors que je dînais chez des amis, pour m’extirper in extremis la phrase qui manquait au refrain (‘‘comme si l’air du temps se trompait de tempo’’).

    Il fallut attendre le dernier album pour que tu retrouves un enthousiasme un peu émoussé. Tu avais décidé d’enregistrer des chansons de Tony Joe White, qui vint en personne tenir la guitare lors de séances à Los Angeles et qui nous fit le plaisir d’adapter en anglais l’une de nos chansons, ‘‘Le marché aux puces’’ sous le titre - superbe - ‘‘The guitar don’t lie’’ repris ultérieurement par Johnny Hallyday (‘‘La guitare fait mal’’).

    Nul doute que c’est dans cette voie que tu aurais persévéré si le petit lutin n’avait décidé de te lâcher brutalement le 20 août 1980 à Papeete. Nul doute que ce qui n’avait été qu’un succès d’estime à l’époque, aurait, à la longue, prolongé, amplifié, pérennisé ta carrière. Nous préparions, en juillet 1980, avec Alain Goraguer et Pierre Delanoë, une chanson, ‘‘Un dimanche américain’’, qui te plaisait et qui disait : ‘‘J’en ai mis du temps à me dire que c’était rien, c’était rien qu’un dimanche américain.’’

    C’était peut-être rien, Joe, cette aventure fugace, cette incursion fulgurante d’un étudiant épris de culture et de perfectionnisme dans le monde magnifique et dérisoire de la chanson. Un dimanche américain, sans doute, mais semé de mélodies et de mots qu’à force de travail, de passion et d’humilité tu as réussi à planter dans le cœur populaire de ces gens que tu aimais tant. Je crois encore entendre ta voix grave et sensible : ‘‘Cherche, Claude, cherche, dans le Nirvana des chansons, la phrase existe !’’. Tu disais : ‘‘Une chanson, c’est une chose qui existe déjà, moi, je suis convaincu de ça. Il y a quelque part un endroit où toutes les chansons qui n’ont jamais été faites et qui doivent se faire un jour existent. Elles sont là, elles nous attendent, elles attendent qu’on aille les découvrir. Je ne suis pas un magicien, je suis un explorateur. Pour moi, le véritable engagement consiste à faire des chansons qui aident les gens à vivre.’’

    Maintenant que tu l’habites, Joe, ce Nirvana des chansons dont tu parlais si bien, tu dois le vérifier chaque jour de ton éternité. Et tu dois être heureux de voir que tu aides toujours les gens à vivre. Mais moi, il manque une main sur mon épaule.

    A toi, Joe

Claude Lemesle Février 2000

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