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JOE DASSIN INCONNU

À Paris, dans les années soixante, il existait deux catégories d'étudiants. Ceux qui affirmaient que La Méthode était en face de l'École polytechnique et ceux qui prétendaient que Polytechnique était en face de La Méthode. Tout dépendait des valeurs respectives que l'on attachait à chacune de ces deux institutions.

En ce qui me concerne, ayant toujours éprouvé un profond et douloureux mépris pour tout ce qui touche, de près ou de loin, aux mathématiques, j'avais définitivement choisi la seconde définition.

C'est là que j'ai rencontré Joe Dassin, dans les années soixante, pour la première fois. Il a empoigné sa guitare sèche, soigneusement ajusté son capodastre, puis il est allé se jucher sur la petite estrade au plancher mal raboté qui garnissait l'un des angles de l'arrière-salle.

Je venais de récite El desdichado et c'est à moi qu'incomba l'honneur de céder la scène au jeune Américain que Frank Thomas et Jean-Michel Rivat, deux paroliers qui commençaient à percer sérieusement et à écrire pour les plus grands, tenaient à nous présenter.

“ Bravo, me dit Joe de sa voix chaude et veloutée, en m'embrassant chaleureusement sur les deux joues. Gérard de Nerval est l'un de mes poètes préférés... ”

Il avait une coquetterie dans l'œil, ce qui ajoutait à son charme. Il parlait avec une pointe d'accent, ce qui le rendait plus séduisant encore.

Je ne lui en fis pas la remarque, mais j'étais passablement étonnée qu'un Américain connaisse l'un des fleurons de la littérature française que beaucoup de Français ignorent.

Parce que Joe refusait de s'imposer grâce à une simple carte de visite, surtout si elle n'était pas la sienne, Jean-Michel et Frank avaient oublié de nous préciser que ce délicieux cow-boy à l'allure nonchalante était aussi le fils de Jules Dassin. D'ailleurs, s'ils nous l'avaient dit, nous aurions eu un mal fou à établir le rapprochement.

Même si nous étions tous beaucoup trop jeunes pour avoir suivi les affres du maccarthysme et les “purges” d'Hollywood, nous allions tous au cinéma et nous avions tous vu Du rififl chez les hommes. Mais nous étions fermement convaincus que Jules Dassin était un metteur en scène français.

Cette nuit-là, Joe a chanté jusqu'à l'aube. Du Bobby Lapointe et du Georges Brassens entremêlés de “folk-songs”. Un récital improvisé, mais splendide.

De temps en temps, quand il s'exprimait en français, sa langue fourchait et il lui arrivait d'écorcher un mot. Il s'interrompait aussitôt pour s'en excuser, mais la ferveur de nos applaudissements l'obligeait à poursuivre sur sa lancée... À enchaîner avec une autre chanson.

Betty Truck

 

“Regarde, Joseph, c'est une caméra! C'est pour toi qu'elle est là... Rien que pour toi! Tu vas la diriger et elle fera tout ce que tu voudras. Monte sur le tabouret et regarde dans l'œil...”

On hisse le petit garçon sur le tabouret. Joe n'a que quatre ans et c'est un adorable gamin aux cheveux bouclés qui ne comprend pas bien ce qui lui arrive. Son papa lui a simplement dit, en le réveillant, comme chaque matin:

“Lève-toi vite, j'ai besoin que tu m'aides. Aujourd'hui, tu vas venir travailler aux studios avec moi!”

Joe ne réalise pas encore que son père lui fait le plus merveilleux, le plus somptueux des cadeaux. Il lui offre les studios de la Métro Goldwyn Mayer et le mythe d'Hollywood. Aussi simplement et naturellement que s'il s'agissait d'un lot de jouets achetés au supermarché du coin.

Joe fronce ses sourcils d'enfant, prend l'air sérieux et coince un œil, comme son père le lui ordonne, dans celui de la caméra.

“Tu vois le plateau?

- Oui, je le vois.

- Tu vois les acteurs? Ils t'attendent. Ils attendent que tu leur dises ce qu'ils doivent faire...

- Je les vois tous, jubile le bambin.

- Alors, tu es prêt?

- Je suis prêt!

- Moteur!” hurle Jules Dassin.

Comédiens et techniciens ont été prévenus. Ils sont dans le coup et rentrent dans le jeu, comme si tout était parfaitement normal. Bébé Dassin tourne sa séquence, comme un grand.

Quand c'est fini, son père le remercie, le félicite et l'invite même à passer chez le régisseur, pour toucher le cachet qu'il vient de gagner.

“Tout travail mérite salaire, lui dit-il. Et tu as bien travaillé!”

Vingt-cinq cents, environ un franc et cinquante centimes de l'époque... Ce n'est pas le Pérou, mais c'est déjà un début!

Baby Joe est très fier de sa première prestation. D'ores et déjà, sa vocation semble toute tracée:

“Quand je serai grand, j'irai tous les jours au cinéma, comme papa!”

Pour Joseph McCarthy, les Russes ne sont que des bâtards abrutis de vodka. Incapables de penser par eux-mêmes, ils dépensent ce qui leur reste d'énergie, une fois dessoûlés, à essayer de corrompre l'Amérique et les Américains en leur offrant des ponts d'or pour qu'ils leur livrent les secrets de leur inégalable puissance.

Son anticommunisme viscéral frise l'obsession et atteint son paroxysme le jour où il est élu au Sénat, en 1947. Le pouvoir lui monte carrément à la tête et il se déchaîne, créant immédiatement la Commission sénatoriale d'investigations, qui a pour mission, non seulement de débusquer les communistes, mais aussi de dénoncer tous ceux qui seraient susceptibles de le devenir.

Un véritable régime de terreur s'instaure. McCarthy et ses sbires, qu'encourage un jeune politicien nommé Richard Nixon, voient des espions partout. Et quand ils n'en trouvent pas, ils les inventent.

“Tout est clair, exulte McCarthy avec emphase, dans l'un de ses innombrables discours-fleuves. Le communisme, qui est la représentation du Mal dans la politique de

ce monde, a des agents à l'intérieur du gouvernement de Washington, ce qui explique ses victoires.

“Jamais, en combat loyal et ouvert, la vertueuse et puissante Amérique n'aurait dû subir d'échec devant le Mal. Il a fallu que sa tête soit contaminée, pour que son corps musclé la trahisse.

“Tout ira de nouveau bien quand nous aurons extirpé les paracommunistes de nos universités, de notre presse...”

Et, bien entendu, de notre cinéma! Hollywood constitue une cible privilégiée. Comment l'industrie du cinéma, qui exerce une influence directe sur des dizaines de millions d'individus, pourrait-elle échapper à cette vaste opération de “salubrité publique”, comme disent les partisans du sénateur? Une expression qui, soit dit en passant, n'est pas sans rappeler celles qu'affectionnaient particulièrement les hauts dignitaires nazis...

II s'agit, selon eux, de protéger les vraies valeurs américaines et tous les moyens sont

bons pour atteindre ce noble but. Surtout, la délation.

Règlements de comptes, vengeances personnelles, jalousie... Les hommes de McCarthy font flèche de tout bois et mettent à profit l'arsenal gigantesque des bassesses humaines.

Des comités de censure sont instaurés, qui passent au crible chaque scénario, chaque tournage, chaque réplique... Ils s'y mettent à plusieurs, font du zèle, se torturent les méninges et finissent toujours par trouver, dans la plus ingénue des intrigues, un symbole ou une parabole susceptible d'éveiller les soupçons de ceux qui les mandatent. Alors, ils coupent, ils cisaillent...

John Wayne, le héros de La Chevauchée fantastique, cow-boy au grand cœur et tête de liste dans les Top Twenties - les vingt acteurs qui ont fait les plus grosses recettes de l'année -, est le symbole vivant de la toute-puissance américaine.

Il chausse immédiatement les santiags du bouillant sénateur et devient son porte-parole dans la capitale du cinéma.

Mais d'autres hommes, libéraux et épris de justice, continuent de s'opposer violemment au racisme, à la mégalomanie du pouvoir en place, à l'incroyable corruption qui sévit à tous les niveaux de la société, sapant les bases mêmes de la démocratie.

Charlie Chaplin, Joseph Losey et John Huston sont de ceux-là. Jules Dassin, aussi.

“C'est un traître, éructent les maccarthystes. Ce type-là démolit l'Amérique et, si on le laisse continuer, il va finir par nous détruire. C'est un rouge, un communiste...”

Jules Dassin est placé sous haute surveillance. Partout où il se rend, on le suit, on l'épie... L'une après l'autre, les portes des studios se ferment devant lui. Même ses intimes commencent à l'éviter.

“Mon père était black-listed, témoigne Julie Dassin, c'est-à-dire sur la liste noire... Il ne pouvait plus travailler et fut appelé à comparaître devant la Commission des activités anti-américaines. C'était une commission qui écrasait les gens, les empêchait de vivre...”

Plus que jamais, et pour se faire bien voir des autorités, on dénonce à tout va. À Hollywood plus qu'ailleurs, chacun est prêt à enterrer son voisin pour garder sa part de gâteau et sauver ses propres privilèges.

Certains réalisateurs célèbres, comme Elia Kazan, qui, au début, avaient juré leurs grands dieux qu'ils ne céderaient jamais ni au chantage, ni aux pressions, retournent carrément leur veste.

Refusant de vivre plus longtemps sous les fourches caudines du grand inquisiteur, Charlie Chaplin est déjà parti. “Je suis enfin débarrassé de cette atmosphère chargée de haine, déclare-t-il aux reporters qui l'interviewent sur le Queen Mary, le paquebot qui l'emmène vers l'Europe, vers la liberté... J'en avais par-dessus la tête des insultes et de la morale pontifiante de l'Amérique.”

Jules Dassin en a plus qu'assez, lui aussi. Il vient d'apprendre qu'il a été formellement mis en cause, auprès de la “Commission”, par deux personnalités du monde du cinéma qu'il avait eu la faiblesse de considérer, jusqu'alors, comme des amis.

“Il est le plus fort celui qui est le plus seul”, se dit-il, en souriant amèrement. D'un coup, la dernière réplique de la pièce d'Ibsen, Un ennemi du peuple, vient de ressurgir dans sa mémoire. C'est le déclic. Seul, il l'est, mais fort, il le sera!

“On s'en va, annonce-t-il à Béatrice, d'une voix résolue et étrangement sereine. On part très vite d'ici avant qu'ils ne me foutent en prison. Ils sont assez dingues pour en être capables!

- On part où?

- À New York, d'abord. Et ensuite, on verra. Probablement à Londres.

Jules Dassin tourne un film en Italie. Béatrice suit Pablo Casals sur les routes d'Europe. Les enfants Dassin sont éparpillés dans les collèges les plus sélects du globe. Les filles, à l'école anglaise de Montreux, et Joe, au Rosey.

“J'y ai appris beaucoup de choses, se souvenait Joe. D'abord à chausser des skis car, pendant l'hiver, tout le collège émigrait à Gstaad. Ensuite, à faire du tennis, à monter à cheval et à jouer au polo... Et puis, surtout, j'y ai compris que l'argent ne faisait pas le bonheur...”

Accessoirement, il y étudie aussi le français.

“Quand je suis arrivé au collège, racontait-il, j'en balbutiais à peine quelques mots, et j'étais le dernier de la classe. Ça m'a vexé. Alors, je m'y suis mis sérieusement. Quand je suis sorti, j'étais le premier et je le parlais couramment.”

La famille Dassin continue de vadrouiller dans toute l'Europe, au rythme des tournages et des obligations de Jules. Elle se pose pendant un temps à Rome, parce qu'il a un contrat à Cinecitta, ce qui permet à Joe d'apprendre l'italien. Puis, elle s'installe en France. Dans la banlieue parisienne, tout près de Savigny-sur-Orge.

Joe poursuit une partie de ses études dans un lycée du coin, puis réintègre la Suisse, et l'École Internationale de Genève. À seize ans, il passe son bac, à Grenoble, et le décroche haut la main. Avec une mention “très bien”.

Il n'a pas renoncé au projet de ses cinq ans. Il veut toujours se lancer dans la grande aventure du cinéma, mais son père, sans s'y opposer formellement, le met en garde.

“Tu pourras faire tout ce que tu veux, dans la vie, mais plus tard! Puisque tu as l'air doué, je te conseille de faire d'abord de vraies études. Avant de te lancer dans une carrière fantaisiste, il faut que tu obtiennes un diplôme universitaire important qui te permettra toujours de trouver un job.

“Et pas n'importe quoi, pas un job minable qui ferait de toi le plus malheureux des hommes... Tu n'es pas fait pour ça et tu n'as pas été élevé comme ça. tu ne te contenterais pas de la médiocrité.

“Tu es très jeune, tu es brillant... Alors, je t'en supplie, écoute-moi et fais encore un petit effort. Une fois que tu auras ton parchemin en poche, tu auras tout le temps de t'amuser ! Pas maintenant...”

En 1955, Jules et Béatrice divorcent. L'univers de Joe s'écroule. Dans le bonheur et les malheurs, la famille était toujours là. Unie, soudée. Elle formait une véritable tribu, ne faisait qu'un, totalement indivisible.

C'était son univers, ses racines. Les racines des Dassin qui, précisément, n'en avaient pas. Ou si peu. Tellement inconnues, tellement hypothétiques, si lointaines...

Il a si longtemps souhaité que le talent de son père soit de nouveau reconnu et qu'il renoue enfin avec le succès. Qu'il reprenne la place qu'il n'a jamais cessé de mériter, tout en haut du générique...

Ce jour béni est enfin arrivé et voilà qu'il les divise, qu'il les sépare. Jules Dassin, “le Saint”, l'incorruptible, l'homme sans faille vient de tomber amoureux d'une autre femme, d'une inconnue...

Dans la tourmente, Béatrice garde la tête haute, songeant davantage à l'avenir de ses enfants qu'à ruminer ses propres désillusions.

Jules Dassin s'envole vers d'autres horizons et Joe se retrouve avec sa maman et ses deux sœurs. Seul homme au milieu de trois femmes. Il a beau les adorer, il étouffe. Il sait qu'il faut qu'il s'éloigne, qu'il prenne du recul... Pour faire le point avec lui-même et son avenir.

“Je retourne aux États-Unis, décrète-t-il, soucieux et impatient de fuir les discordes

familiales. Après tout, c'est mon pays, le pays de cocagne, celui de la liberté...

“Mes ancêtres l'ont choisi, j'y retourne! Je n'ai encore rien fait, je ne suis sur aucune liste noire. Qu'est-ce qui pourrait m'empêcher de rentrer chez moi ? À la maison... ”

 

D'un air pensif, Joe fixe la grenouille qui sautille en rond, dans son bocal. Elle est mignonne, débordante de vie. Il lui trouve une vague ressemblance avec un personnage de cartoon, de bande dessinée.

Juchée sur ses pattes frêles, elle a un faux air de petite bonne femme à la Walt Disney. On dirait Daisy, la femme du canard, ou Minnie, la souris.

À ce moment précis, le professeur s'adresse aux étudiants. Il leur demande de prendre un gros tampon de coton hydrophile et de l'imbiber de chloroforme.

“Bouchez l'orifice du bocal, ordonne-t-il. Dans quelques secondes, votre grenouille sera devenue inerte. Elle sera inconsciente, complètement anesthésiée...

“C'est alors que vous la sortirez de son récipient pour la clouer, sur le dos et pattes écartées, sur la planchette de bois que chacun de vous a reçue, au début du cours...

“Puis vous prendrez votre scalpel et vous lui ouvrirez l'abdomen, en suivant scrupuleusement les indications que je vais vous donner, au tableau noir.”

“Il s'agissait de la disséquer et de sortir son coeur, se souvenait encore des années plus tard Joe. Ce type me dégoûtait. Quel salaud! Pourquoi voulait-il que je charcute l'irrésistible Betty Boop?”

Noyé dans ses scrupules, Joe fait un faux mouvement. Le bocal se renverse. La grenouille en profite pour s'échapper, se faufilant habilement entre les gradins de l'amphithéâtre.

“Je suis incapable de dire si j'ai fait exprès, ou non, de renverser le bocal, mais je sais que je n'ai pas fait le moindre petit effort pour la rattraper. J'étais tellement heureux qu'elle puisse échapper au destin cruel qu'on lui réservait!”

C'est ce jour-là que Joe décide d'abandonner définitivement ses études de médecine. Et puis, comment pourrait-il faire subir à un être humain, mort ou vif, le sort qu'il ne réserve même pas à une grenouille de laboratoire? Sans l'ombre d'un regret, il claque la porte du cours et, par la même occasion, celle de la faculté de médecine, où il s'est inscrit, un peu hâtivement, juste parce que “être médecin, ça sonne digne”!

 

Après le regrettable épisode de la grenouille qui a définitivement sonné le glas de sa vocation de médecin, Joe s'inscrit en anthropologie et en ethnologie.

Il a déniché une petite maison qu'il partage avec deux copains. Un Suisse, Bernard, et un Français, Alain. Le 5 août 1995, invité sur le plateau de l'émission Destins de Stars consacrée à Joe Dassin, Bernard évoque leurs souvenirs de jeunesse.

“Joe avait le maximum partout, se rappelle-t-il. Il travaillait comme un fou, la nuit, pour être sûr de tout savoir et de bien passer ses examens.

“Il était doté d'une mémoire extraordinaire et il se voyait très bien professeur d'anthropologie dans une grande université américaine. Il y serait arrivé, je n'en ai aucun doute, si le succès ne l'avait pas détourné de cette vocation...”

J'ai rendez-vous avec vous, la Ballade des dames du temps jadis, Il n'y a pas d'amour heureux et les fameux amoureux qui n'en finissent plus de se bécoter sur les bancs publics...

Joe s'empare du répertoire de Georges Brassens, qu'il a appris en France, et d'une grande échelle double qu'il plante au beau milieu du Hill Auditorium de Ann Harbor, un vaste espace théâtral qui a été offert à l'université, dans le courant des années vingt, par un négociant en bois milliardaire.

Armés de leurs guitares, son copain Alain et lui se perchent chacun d'un côté de l'échelle et interprètent, à tour de rôle, un ingénieux melting-pot des classiques du folk-song et des succès de Brassens.

“Des airs du vieux folklore français”, annoncent-ils, sachant déjà que, dans la vie, il faut parfois mentir pour réussir.

Au fur et à mesure de l'évolution des études de Joe, leur récital s'enrichit d'adaptations de chants esquimaux et irlandais, de mélopées noires, de chansons de prisonniers et de baleiniers...

Et ça marche! Exit le corbillard rose et les petits boulots! Rien qu'en grattant de la guitare et en chantant, Joe et Alain gagnent suffisamment de dollars pour payer leur loyer, s'entretenir et poursuivre leurs études.

En 1960, brillant étudiant, Joe obtient assez de diplômes pour être nommé maître assistant en ethnologie. À vingt-deux ans, chargé de cours, il enseigne, désormais, aux jeunes étudiants de Ann Harbor. Deux ans plus tard. il soutient sa thèse de doctorat sur Les Origines de la culture méditerranéenne.

“Il avait un chapeau et une longue robe noire, se souvenait Béatrice, avec une émotion teintée d'admiration. Il était superbe.”

En 1959, sur des dialogues de Françoise Giroud, Jules Dassin tourne La Loi, d'après le roman de Roger Vailland, qui vient d'obtenir le prix Concourt.

Yves Montand et Marcello Mastroianni en sont les vedettes. Melina Mercouri, aussi. En plus de partager la vie du réalisateur, elle devient son actrice fétiche.

L'espace de brèves vacances, Joe les rejoint. Son père lui a réservé un rôle et lui a permis de chanter sur la musique du film. Il ne le sait pas encore, mais La Loi deviendra le titre-phare de son premier quarante-cinq tours.

Jules Dassin est absolument ravi de retrouver son fils. Il craignait un peu qu'il ne s'entende pas avec Melina, qu'il la rende responsable de la solitude de Béatrice et du déchirement de leur famille.

Il n'en est rien. Le jeune Américain et l'actrice grecque se jaugent, se jugent et se découvrent. Entre eux se nouent les liens d'une indicible complicité doublée de tendresse et d'amitié.

En 1963, Jules Dassin s'apprête à tourner Topkapi. Avec Melina - est-il besoin de le préciser? -, mais aussi avec Peter Ustinov et Maximilien Schell.

C'est une comédie, légère et enlevée. L'histoire d'un couple d'aventuriers, terriblement sympathiques, qui organise le cambriolage du siècle.

Les prises de vues doivent se dérouler en Turquie, à Istanbul et sur la côte. Jules Dassin téléphone à son fils. Il ne lui propose pas seulement d'être son assistant, il lui a aussi réservé un rôle, dans la distribution.

Ses lauriers universitaires ne lui ont pas fait changer d'avis. Joe persiste à vouloir “aller au cinéma tous les jours, comme papa!” Fou de joie, il embarque dans le premier avion en partance pour l'Europe.

13 décembre 1963. Eddie Barclay donne l'une de ces folles soirées dont il a le secret au Pavillon d'Armenonville, un restaurant très chic du Bois de Boulogne, à Paris. Une usine de luxe à cocktails, galas et cérémonies familiales huppées. Là où se baptisent, se marient et communient tout ce qui “compte” dans la ville... Barclay tient à fêter dignement la sortie, en France, d'Un monde fou, fou, fou, une comédie de Stanley Kramer qui promet de devenir l'un des plus grands succès cinématographiques de la saison.

“On y va, Maryse! C'est une soirée à ne pas louper. Je suis sûre que ce sera super! Puisqu'on a la chance d'être invitées, ce serait vraiment dommage de louper le coche... Et, en plus, il faut se déguiser! Quelle idée chouette, c'est vraiment rigolo!”

Yvette Massiéra - que tous ses amis appellent Maryse, car elle déteste son véritable prénom - fait la moue, pas convaincue du tout. D'un air absent, elle contemple le costume de Jeanne d'Arc - caleçon et justaucorps de couleur chair, tunique en mailles d'aluminium façon métal argenté - que son amie a étalé sur le divan.

“Je t'assure, ce sera très sympa, il faut absolument que tu viennes, insiste celle-ci.

- Non, vraiment pas ! Ce genre de soirée où tout le monde fait semblant de se connaître, ras le bol! Ça ne m'amuse plus. Je préfère encore me coucher avec un bon bouquin, répond Maryse. Je reste ici, tu n'as qu'à y aller sans moi! Partie comme tu es, je suis sûre que tu t'amuseras bien. Avec un peu de chance, tu dénicheras même l'homme de ta vie!”

Maryse n'en est pas à une sortie près. Ravissante et très en vue, elle plaît beaucoup. Sans parler de sa bonne humeur et de sa joie de vivre qui font des merveilles, lui attirant les faveurs de multiples chevaliers servants. Tous brûlent d'amour et de désir pour elle, mais aucun d'entre eux n'a encore réussi à trouver le chemin de son cœur.

“Mais enfin, Maryse, tu ne veux tout de même pas que j'arrive toute seule, j'aurais l'air de quoi? D'ailleurs, si tu n'y vas pas, je n'irai pas non plus ! Et si tu me fais ça, c'est vraiment pas chic! À charge de revanche, ma belle, je te le revaudrai!”

À contre cœur, la jeune fille finit par céder au chantage de son amie. Elle ignore encore que, ce soir-là, sa vie va basculer.

Deux mille invités, mais elle ne voit que lui. Une enfilade de salons, pleins à craquer, des buffets somptueux, trois orchestres et même un ring de boxe submergé par des supporters en délire, mais ils ne sont que deux. Lui, c'est un grand pirate barbu à l'allure nonchalante. Un simple regard, échangé à distance, a suffi pour qu'ils se reconnaissent. Pour qu'ils aient l'impression de ne rien ignorer, de tout savoir l'un de l'autre, comme s'ils s'étaient déjà rencontrés et aimés ailleurs, dans une autre vie... “Il portait un costume superbe, se souvient Maryse. Des cuissardes noires à talons, un pantalon de satin noir très collant, une large ceinture drapée bordeaux, une chemise de satin blanc à larges manches, très ouverte sur son torse viril! Dans ses cheveux, un foulard noir et, sur sa joue, une cicatrice...”

“Maryse, je te présente Joe Dassin!”

La jeune fille remercie la vague relation et fond son regard dans celui du pirate. Ils ne se quitteront plus de la soirée. Les slows alanguis succèdent aux jerks endiablés. Jeanne d'Arc accroche des ailes à sa cotte de mailles. Elle s'envole, se laisse, tour à tour, porter et broyer par les bras puissants de ce bel inconnu à la barbe noire qui a le rythme dans la peau.

Il est Errol Flynn. Elle est Ingrid Bergman. Ils n'auraient jamais dû se rencontrer. Mais un caprice du destin a voulu qu'ils se trompent de film et ils s'en moquent pas mal...

Le monde et l'avenir leur appartiennent. Ils viennent de découvrir l'insolent bonheur d'être ensemble et de ne plus faire qu'un.

Cheveux courts, costume-cravate, chemise blanche et look très BCBG, Maryse reconnaît à peine le jeune homme qui sonne à sa porte. Et pourtant, elle l'attendait... Plus, elle l'espérait !

Mais il ressemble tellement peu au pirate de la veille ! On dirait plutôt qu'il sort d'un rallye mondain, style Point de Vue, Images du Monde.

“C'était la première fois de ma vie que ça m'arrivait, confessera-t-il plus tard. J'avais l'impression d'être tout nu, j'avais un trac fou. J'étais comme une jolie femme qui enlève ses faux cils, se démaquille et que plus personne ne reconnaît...”

Heureusement pour lui, sa haute carrure athlétique, son regard bleu, sa voix chaude et son sourire ravageur valent davantage que les plus beaux déguisements et les artifices les plus sophistiqués. Tout bien réfléchi, Maryse le préfère comme ça! Au naturel.

Il lui propose de passer le week-end avec lui, au Moulin de Poincy, aux environs de Paris. Éperdue de joie, elle accepte avec enthousiasme.

“Comme Joe est un gentleman, il a loué deux chambres, se souvient-elle. Pour mieux me séduire, il a apporté sa guitare.

“Il vient dans ma chambre et se lance dans un véritable récital... Tout le répertoire du folk-song américain y passe... Finalement, il ne retournera pas dans sa chambre!”

 

Maryse ne lui en parle pas, mais elle vient de retrouver une amie, Catherine Régnier, avec qui elle a été élevée chez les bonnes sœurs, et qui est maintenant secrétaire chez CBS, une maison de disques américaine qui vient tout juste de s'implanter en France. Un soir, sur son magnétophone, elle enregistre Joe à son insu.

“Peux-tu me faire graver un disque à partir de cela, demande-t-elle à Catherine. Un seul disque. C'est pour faire une surprise à Joe. Je veux le lui offrir pour son anniversaire.”

La jeune femme accepte, mais elle fait écouter l'enregistrement aux directeurs artistiques de la CBS qui veulent immédiatement faire la connaissance de ce jeune Américain auquel ils prédisent le plus bel avenir qui soit, dans le domaine de la chanson.

Joe n'est pas emballé, mais il finit tout de même par accepter un rendez-vous. On lui présente l'équipe, composée de Frank Thomas et Jean-Michel Rivat. Entre les trois hommes, le courant passe immédiatement. Surtout avec Jean-Michel, féru d'hindouisme, de zen et de macrobiotique.

Le contrat est signé. Quelques mois plus tard, le premier disque de Joe Dassin sort. Ce n'est pas une merveille, ni même un succès d'estime.

Si Monique Le Marcis qui est, à l'époque, l'assistante du directeur des programmes de RTL - elle ne deviendra directrice que par la suite - ne le remarquait pas, ce serait un bide complet.

Par la même occasion, on offre aussi la possibilité à Joe d'animer une émission sur l'histoire du Far West. C'est à cette occasion qu'il fait la connaissance de Carlos, qui enregistre Deux minutes trente-cinq de bonheur avec Sylvie Vartan, dans le studio d'à côté. Ils deviendront inséparables.

Insatisfait de l'échec relatif de son premier quarante-cinq tours, Joe décide d'en enregistrer un deuxième, puis un troisième... Bip-Bip, Guantanamera, Les Dalton... La machine est lancée.

Maryse se dévoue corps et âme. Elle n'existe plus que pour son mari et la carrière de celui-ci. “Elle était son habilleuse, son chauffeur, sa diététicienne, sa coiffeuse, sa secrétaire, témoigne Monique Le Marcis. On ne les voyait jamais l'un sans l'autre, ils ne se quittaient jamais...

“C'était son ombre, elle était là tout le temps, elle le suivait partout. C'est bien simple, il était devenu totalement impossible de les dissocier!”

En mai 1968, alors que la révolution gronde, que les pavés de Paris volent et que les cocktails Molotov embrasent les voitures, Joe se permet d'enregistrer Siffler sur la colline. L'année suivante, il s'offre son premier Olympia. La critique est dithyrambique.

“Voix de velours aux riches graves, allure juvénile et rassurante à la fois... Assez Américain pour l'exotisme, assez Français pour la finesse”, écrit Paul Carrière, dans Le Figaro.

“Crions victoire ! Enfin une nouvelle vedette: Joe Dassin, enchaîne Jean Macabiès dans France-Soir. Il y a de la graine de showman à l'américaine dans ces quarante-cinq minutes de spectacle.”

“Il a le sens du rythme et l'expérience du show-business, il a une jolie voix, de celles qu'on dit prenantes, il est agréable à regarder, beau, grand, avec un sourire malicieux dont la chaleur et la sensibilité réchauffent instantanément les salles”, renchérit avec enthousiasme Claude Sarraute dans Le Monde.

“Nous comptons une nouvelle grande vedette française”, conclut Norbert Lemaire dans L'Aurore.

“J'étais à Paris et je voulais m'acheter un pantalon, raconte Jules Dassin. Mais je m'y étais pris trop tard et la boutique était déjà fermée. Comme il y avait encore du monde à l'intérieur, je me suis permis de frapper et une vendeuse m'a ouvert la porte, avec un air plutôt désagréable. Visiblement, elle était pressée et je dérangeais ses projets.

“Quand elle m'a vu, sa physionomie a changé du tout au tout et son visage s'est éclairé d'un large sourire.

“ - Mais il me semble que je vous reconnais, m'a-t-elle dit. Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas le père de Joe Dassin ?

“ - Oui, c'est mon fils...

“Elle m'a immédiatement fait entrer et la patronne n'a pas voulu me laisser payer. Elle m'a offert le pantalon...”

“Est-ce qu'il vivra, docteur? Est-ce qu'il deviendra un enfant comme les autres? Est-ce qu'il a une chance de s'en tirer?”

La voix de Joe guette un espoir, un encouragement. Des larmes d'angoisse perlent dans son regard. Il a revêtu une blouse stérile, aussi blanche et immaculée que son costume de scène, pour s'approcher de la coupole translucide sous laquelle un petit être fragile lutte désespérément pour conquérir le droit à la vie.

Tout rouge et tout ridé, le nouveau-né est bardé d'un arsenal de sparadraps et de tuyaux qui le rendent encore plus pathétique et dérisoire.

Le médecin baisse les yeux. Il a l'air gêné de ceux qui restent impuissants, face au drame.

“Je ne sais pas murmure-t-il, dans un filet de voix. Je ne peux pas encore me prononcer. Il faut attendre, voir comment il réagit... Dites-vous bien que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir. ”

Joshua est né en catastrophe, le 12 septembre 1973, à l'Hôpital américain de Neuilly. Avec deux mois et demi d'avance sur la date prévue. La grossesse de Maryse s'est fort mal passée, la clouant au lit pendant de longues semaines. Son accouchement se passe encore plus mal. Trop vite, trop brutalement.

Joe espérait tellement un fils. Il attendait sa venue au monde comme un gamin impatient. Dans la joie, l'allégresse et l'insouciance , avec des projets d'avenir plein la tête, il lui avait déjà forgé un destin doré. Avec tout ce qu'il y a de plus beau, tout ce qu'il y a de mieux...

Tous les jours, entre deux séances d'enregistrement, Joe se recueille pendant d'interminables minutes devant Joshua avant de courir au chevet de Maryse, pour lui balbutier des paroles d'amour et d'espoir.

Scandé de sombres désillusions et de folles espérances, l'insupportable suspense dure cinq jours. Pendant cinq jours, Joe rythme sa vie au souffle de ce fils qu'il a tant désiré. Cinq jours, c'est tout.

Malgré les efforts déployés par le professeur Minkowski et son équipe, Joshua s'éteint, le 17 septembre 1973. Mort sans jamais être vraiment né.

“C'est fini, Maryse. Tu comprends? C'est fini. Notre fils, Joshua, il est parti. On ne le reverra plus jamais... C'est comme s'il n'avait jamais existé...”

Oui, mais voilà, il a existé. Sanglots et larmes. Un choc profond, immense. Une infinie tristesse. Maryse et Joe jurent qu'ensemble, ils rebâtiront l'avenir. Douleur partagée. Serments éternels... Peut-être savent-ils déjà que leur vie commune est désormais condamnée.

Joshua s'en est allé, aussi vite qu'il était venu, entraînant avec lui, dans un sillage d'innocence, l'évidence du bonheur. Au lieu de réunir Maryse et Joe, son souvenir les sépare. Inexorablement.

Parce que ensemble, ils n'oublieront jamais. Et que seul l'oubli est capable de faire fondre le malheur...

 

Un après-midi, alors qu'il est en tournée, Joe Dassin, qui a toujours adoré faire des photos - et il en fait, d'ailleurs, d'excellentes ! - , se promène dans Rouen où il doit donner un gala, le soir-même.

En déambulant dans l'une des artères principales, l'avenue du Maréchal-Leclerc, il s'arrête tout naturellement devant la boutique Camara, dont il inspecte la vitrine.

Un téléobjectif dernier modèle excite sa curiosité et sa convoitise. Le plus naturellement du monde, il pousse la porte et entre dans le magasin pour en savoir davantage.

Derrière le comptoir se tient une frêle et délicate jeune fille blonde qui semble à peine sortie de l'adolescence. Reconnaissant immédiatement le chanteur, elle décide, par discrétion, et aussi par timidité, de faire comme si de rien n'était et de le traiter comme un client ordinaire.

Christine Delvaux - c'est son nom - s'avance vers Joe et lui décoche un sourire radieux.

“Bonjour, monsieur. Que puis-je pour vous?

- Je voudrais voir ce téléobjectif que vous avez à l'étalage. Quel est son prix ?

- Je peux vous le montrer, répond Christine, toute rougissante, en sortant l'objet de la vitrine. Mais, si vous voulez plus de détails, il faudra attendre le retour de mon père, qui s'est absenté quelques minutes, pour faire une course. Il ne va pas être très long et il pourra vous en dire plus... Moi, je suis étudiante et je ne fais que garder la boutique de mes parents. À vrai dire, je n'y connais pas grand-chose, en appareils photo!”

Joe éclate de rire. Elle rougit un peu plus. Il lui demande ce qu'elle étudie... Elle avoue l'avoir tout de suite reconnu... Et la conversation s'engage, aimable, anodine, presque banale.

Comme le père de Christine se fait attendre, Joe finit par lui faire remettre le téléobjectif à sa place mais, avant de sortir du magasin, il griffonne un petit mot sur un morceau de papier qu'il tend à la jeune fille.

“ Si vous n'avez rien de mieux à faire, ce soir, dit-il, venez donc m'applaudir. Vous n'aurez qu'à donner ça au contrôle et on vous laissera entrer sans problème. Avec un peu de chance, on vous placera même au premier rang!”

Le soir venu, Christine met sa plus belle robe, assiste au gala et écoute Joe, les yeux déjà tout embués d'une tendresse naissante.

Après le spectacle, elle court dans les coulisses pour le féliciter. Il l'invite à dîner...

“Ah, non ! s'exclamait Christine Dassin quand on évoquait, devant elle, sa rencontre avec sa vedette de mari. Ça, c'est la version de Joe, pas la mienne ! Je sais, il l'a racontée à tout le monde, mais ça ne s'est pas du tout passé comme ça!

“N'oubliez tout de même pas que Joe était un artiste, un comédien, un chanteur et un poète! Il voulait que les débuts de notre histoire ressemblent à une gentille bluette, à un roman rose, à une sorte de conte de fées...

“Il fallait que ça rentre dans le moule, que le prince charmant séduise la jolie bergère ou que la star s'amourache de la petite vendeuse. Mais, tout cela est faux, absolument faux! Ce n'est pas du tout de cette manière que nous nous sommes rencontrés!

“D'ailleurs, c'est très simple, ajoutait-elle, dans un grand éclat de rire. Joe racontait toujours "sa" vérité et, à force de la répéter, il finissait par y croire, sincèrement!

“En fait, nous nous sommes connus en 1971, dans le petit avion qui reliait Genève à Courchevel. Je m'en souviens encore, exactement comme si c'était hier, mais le temps passe si vite...

“Je rentrais tout juste de Grèce où j'avais vécu mon premier gros chagrin d'amour et, pour essayer de me changer les idées, je suivais une bande de copains qui allaient faire du ski.

“J'étais encore très jeune, je n'avais que vingt et un ans. À cet âge-là, un chagrin d'amour, c'est la fin du monde!

“Je portais une perruque, de grosses lunettes noires et je n'arrêtais pas de pleurer. Inutile de préciser que j'avais remarqué ce grand et bel homme, très spectaculaire dans son manteau de loup, qui n'arrêtait pas de me dévisager. Je l'avais remarqué, mais je ne lui prêtais pas la moindre attention. Il était translucide.

“Il ne m'intéressait pas le moins du monde. Pas plus que les autres hommes, d'ailleurs. J'étais absolument insensible, indraguable et Don Juan, lui-même, n'aurait pas trouvé grâce à mes yeux.

“Complètement submergée par mes problèmes personnels, je ne l'avais même pas reconnu. D'ailleurs, si je l'avais reconnu, je ne crois pas que ça aurait changé grand-chose. Mon cœur et mes pensées étaient restés accrochés en Grèce.

“En arrivant chez les amis qui nous attendaient, à Courchevel, je n'avais qu'une seule idée: me coucher pour ruminer ma peine et ma douleur tout à loisir, au creux de mon lit.Tout le monde s'y est opposé: "Ne reste surtout pas seule avec tes larmes de crocodile, c'est ridicule ! Et puis, surtout, c'est le meilleur moyen de sombrer dans la vraie déprime. Il faut te faire une raison, ce qui est fini est fini. Des histoires d'amour, tu en vivras encore d'autres, tu verras! En attendant, viens faire la fête!"

“Je me rendais compte qu'ils avalent raison et je les ai suivis. C'est ainsi que je me suis retrouvée, ce soir-là, au bar du Carlina, le plus grand hôtel de la station.

“J'ignorais que Joe y avait ses habitudes. Dès qu'il m'a vue entrer, il m'a souri. Il n'avait pas oublié mon lamentable parcours aérien. Il s'est approché avec son plus irrésistible sourire, celui qui a fait sa gloire.

“- Ça va mieux, m'a-t-il dit, de sa belle voix grave. Vous avez enfin séché vos larmes?

“Difficile de résister plus longtemps. J'ai enfin daigné lui répondre et, quand je lui ai avoué que je venais tout droit de Grèce, il s'est esclaffé, plein d'un enthousiasme sincère:

“ - La Grèce, quelle merveille ! Vous savez, je suis grec! Ou presque...

“Il a longuement évoqué ce pays qu'il aimait tant... Son père, Jules Dassin, qui avait choisi d'y recommencer sa vie... Sa belle-mère, Melina Mercouri, qu'il adorait et pour laquelle il éprouvait une sincère admiration. Il appréciait, par-dessus tout, son courage, sa ténacité, sa fougue, ses engagements politiques et humains.... C'est une femme qu'il ne se contentait pas d'aimer. Il l'éstimait profondément... Il lui avait même dédié une chanson, Maria, dont il me fredonna langoureusement les premières notes à l'orellle. Rien que pour moi...

“Joe était intarissable. Il parlait de tout, de rien... Je l'écoutais, subjuguée. Sa conversation était fascinante, tellement différente de celle des autres garçons!

“- Voulez-vous boire quelque chose ?

“- Oui, mais je ne sais pas quoi !

“- Eh bien moi, je sais !

“C'est alors que, changeant totalement de registre, il sauta derrière le bar, se métamorphosant illico en jongleur. Le shaker et les bouteilles virevoltaient dans ses mains. On aurait juré qu'il avait fait ça toute sa vie!

“- Regardez, Christine, c'est pour vous!

“Il m'avait confectionné un cocktail à sa manière. J'en avalai une gorgée. De quoi réveiller un mort! Mais j'étais déjà sous le charme et j'aurais bu du cyanure, s'il me l'avait demandé.

“Il avait définitivement séché mes larmes. S'il continuait ainsi, il n'allait pas tarder à devenir l'unique objet de mes pensées...

“ Cette première rencontre aurait pu être décisive, elle ne le fût pas. À 5 heures du matin, nous nous sommes quittés bêtement, sans même avoir échangé un baiser. Nous ne pensions pas que nos chemins se croiseraient de nouveau. D'ailleurs, nous n'avions rien fait pour ça: nous n'avions même pas échangé nos numéros de téléphone!

“Chacun de son côté, nous avons repris nos vies. J'étais encore beaucoup trop jeune pour que la mienne existe vraiment. La sienne s'étiolait, mais comment aurais-je pu m'en douter ?

“C'est seulement un an plus tard que nous nous sommes revus, tout à fait par hasard, Chez Castel. Le surlendemain, il m'invitait à dîner, puis à danser, lui qui avait horreur de ça... J'étais prête à succomber. Je crois que, sans même le savoir, sans même oser me l'avouer, je l'aimais déjà.

“Mais il existait un problème majeur, un obstacle infranchissable. Joe était marié, je le savais, il n'avait jamais essayé de le cacher. Notre amour était condamné d'avance. Cela me paraissait insoluble...

“Non seulement je n'étais pas de celles qui brisent un couple, mais je n'aurais pas accepté, non plus, de vivre dans l'ombre. Je me sentais parfaitement incapable de jouer les back street, d'être l'autre femme dans la vie d'un homme marié.

“Quant à Joe, même s'il adorait séduire, il était très fidèle, en amour. "Une seule femme à la fois, disalt-il. Sinon, ça devient beaucoup trop compliqué ! "”

“Ça ne nous a pas empêchés de nous revoir très souvent, de plus en plus souvent... Jusqu'au jour où il m'a annoncé son divorce.”

Le 18 novembre 1976, à 9 h 30 du matin, un flash tombe sur les ondes de France Inter: “Le chanteur Joe Dassin et sa femme ont demandé le divorce. Ils ont comparu hier, à 18 h 30, devant le juge des conciliations des affaires matrimoniales, au palais de justice de Versailles.”

“Lorsque Joe Dassin est ressorti du cabinet du magistrat, il avait le visage fermé, celui d'un homme qui vient de prendre une décision grave, écrivait, à l'époque, le journaliste Philippe Lemaréchal qui, averti de l'événement avant tout le monde, guette la star dans les corridors du tribunal.

“Puis il s'est tourné un bref instant, et a tendrement embrassé sa femme sur les deux joues.

Elle est sortie la première, s'évadant littéralement du palais de Justice, serrant autour d'elle les deux pans de sa veste de fourrure. Elle est partie seule, alors que Joe Dassin montait dans sa Mercedes, en compagnie de son avocat.

Six mois plus tard, le 5 mal 1977, le divorce entre Joseph Ira Dassin, dit Joe et Yvette Massiéra, dite Maryse, est définitivement prononcé.

“Ce n'est pas le succès qui nous a séparés, c'est la vie, tout simplement, avouera Maryse, à l'occasion d'un Stars 90 de Michel Drucker, consacré à celui qui fut son époux pendant onze ans. Mais nous avons vécu nos plus belles années ensemble, nous étions jeunes et notre amour a été d'une grande intensité...”

“ Je me souviens parfaitement de la date et, d'ailleurs, comment aurais-je pu l'oublier, elle est de celles qu'on n'oublie jamais, se rappelait Christine qui se faisait rêveuse, à l'évocation de ce souvenir.

“C'était le mercredi 11 janvier 1978. Joe est arrivé, tenant à la main une petite boîte joliment enrubannée de fils d'or.

“- Tiens, c'est pour toi! Ouvre, ouvre vite!

“C'était presque un ordre, prononcé sèchement. Jamais encore il ne m'avait parlé sur ce ton. Il semblait nerveux, impatient. Comme je n'arrivais pas à dénouer les fils, il est même allé chercher une paire de ciseaux, dans la cuisine, pour que ce soit plus rapide.

“Quand j'ai enfin réussi à soulever le couvercle, il s'est soudain calmé, guettant la surprise sur mon visage. Il faut dire que je n'en revenais pas! C'étaient des cartes de visite gravées... Au nom de Christine Dassin!

“Je levais les yeux vers lui, suffoquée:

“- Mais, Joe, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? Qu'est-ce que ça signifie?

“Franchement, je ne jouais pas la comédie. Je ne voyais pas du tout où il voulait en venir.

“Dans trois jours, tu comprendras, me répondit-il. Tout est déjà prévu, organisé. Tu n'as à t'occuper de rien, même pas des certificats prénuptiaux, je me suis arrangé avec un copain toubib. La seule condition, bien entendu, c'est que tu sois d'accord!

“Une espèce d'éclair fluorescent a déchiré mon esprit. D'un coup, j'ai tout compris... Je me suis laissé emporter sur un petit nuage rose. Joe venait de me demander en mariage! Mon rêve impossible se réalisait enfin...”

 

Wavre, Belgique, 23 septembre 1977. Un immense chapiteau, plus de cinq mille spectateurs en délire...

“L'Amérique... L'Amérique...”

Joe s'accroche au micro, comme s'il s'agissait d'une ultime bouée de sauvetage et s'écroule, comme une masse. Il gît, inerte, au milieu de la scène, et le public l'acclame, croyant à une plaisanterie, ou à un quelconque artifice.

Les applaudissements n'en finissent plus de crépiter, mais Joe ne se relève toujours pas. Les spectateurs s'indignent. Certains se mettent à siffler... Dans l'entourage immédiat de Joe, personne n'a encore eu le temps de réaliser le drame qui se joue en direct.

Trois hommes, chargés du service de sécurité, jaillissent des coulisses. Deux d'entre eux le saisissent par les jambes tandis que le troisième le soulève par le torse. C'est ainsi qu'ils le portent, sans connaissance, dans sa loge.

“Il faut immédiatement le transporter à Bruxelles”, déclare, sans hésiter, le médecin de garde, après lui avoir fait une piqûre.

La foule, qui n'a toujours pas réalisé le drame qui se déroule devant ses yeux, scande encore le nom de son idole. Mais, à son grand désarroi, le chanteur ne réapparaît pas malgré les rappels successifs...

Ses amis l'ont enveloppé dans une couverture, avant de le hisser sur le siège arrière de sa Mercedes grise.

Ayant enfin recouvré ses esprits, il leur avoue qu'il s'est senti mal juste avant le spectacle. De la fièvre, plus de 39°5, et il n'arrivait même plus à marcher droit. Mais, pour ne pas les inquiéter, il n'avait rien dit.

Ce soir-là, on devait lui remettre, sur scène, deux disques d'or. L'un, pour la Belgique. L'autre, pour le Luxembourg. Joe estimait qu'il devait être présent pour les recevoir, que c'était son devoir.

Quand il arrive à son hôtel, à Bruxelles, un cardiologue l'attend déjà, dans sa suite.

“Vous devez absolument subir d'autres examens, décrète-t-il, visiblement anxieux. Il faut vous hospitaliser d'urgence, votre état l'exige...”

Nonchalant Joe hausse les épaules et rétorque, dans un fin sourire:

“Je sais, vous êtes tous pareils ! On me l'a déjà dit plusieurs fois, mais laissez-moi encore un jour de répit.

“Demain, j'ai un gala à Anvers, et je tiens à le faire. Après, c'est juré, je me remets, pieds et poings liés, entre les mains du corps médical. Vous ferez tout ce que vous voudrez de moi!”

“ La gloire, c'est la chose la plus volatile qui soit, n'a cessé de répéter Jules Dassin, tout au long de sa prestigieuse carrière. Le comble de la gloire, pour un Américain, c'est l'Oscar et personne ne sait plus, l'année suivante, qui l'a obtenu!

- Je ne suis pas seulement un saltimbanque lui répond son fils, en essayant de lui démontrer qu'il a bien compris la leçon.”

A Patrice de Nussac qui l'interviewe pour France-Soir, en Juin 1976, Joe confie: “Je suis un chef d'entreprise avec, autour de moi, vingt personnes. Il faut beaucoup de chance, dans ce métier, mais aussi de l'organisation...

“Si nous sommes peut-être deux cents, à vivre de nos chansons, c'est-à-dire à se payer un toit, et de quoi manger tous les jours, nous ne sommes probablement pas plus d'une trentaine, à bien gagner notre vie. Alors, quand on fait partie de cette trentaine-là, on n'a pas le droit de se plaindre!

“On doit gérer cette carrière comme on gère une usine, parce qu'il ne faut jamais perdre de vue que c'est une carrière dont on ne sait pas combien de temps elle peut durer et que nous devons gagner de quoi subsister toute notre vie...”

 

11 juillet 1980, Palm Beach de Cannes. Une salle comble, un public élégant et enthousiaste. Des tonnerres d'applaudissement ponctuent chaque nouvelle chanson, chaque nouvelle apparition de Joe...

Soudain, sur scène, il devient très pâle. Seuls les spectateurs du premier rang s'aperçoivent qu'un rictus de douleur défigure son visage.

Il fait un pas en avant. Au prix d'un effort qui paraît insurmontable, il se saisit du micro et déclare, d'une voix blanche :

“Je crois que je me sens mal. Voudriez-vous m'excuser quelques instants?”

Une chape de plomb s'abat sur l'assis-lance, suffoquée. Des murmures s'échappent... Joe s'éloigne, d'un pas chancelant, pour disparaître derrière l'épais rideau qui masque les coulisses.

Plié en deux, le souffle court, il s'effondre dans l'un des fauteuils de sa loge, la tête affalée sur les genoux. Des deux mains, il se tient la poitrine, broyée par un étau qui pèse cent tonnes.

“ Ne t'inquiète pas, Joe, j'ai demandé un médecin, il ne va pas tarder à arriver.” Son ami Pierre Lumbroso est là, qui essaie de le soutenir, comme toujours. Joe lui fait non de la tête. Au prix d'immenses difficultés, il arrive à se mettre droit, dans son fauteuil.

“ Je t'en supplie, Joe, ne fais pas de conneries, insiste Lumbroso. Ne bouge surtout pas... Reste tranquille, en attendant le médecin, il ne va plus tarder...”

Joe crispe ses mains sur les accoudoirs du fauteuil, au point que ses jointures en deviennent blanches. Il a les yeux hagards, son visage est couvert de gouttelettes de sueur... Il s'empare d'une serviette-éponge et s'essuie, à la manière d'un boxeur qui va livrer son dernier round.

“Ce n'est rien, dit-il. Tout juste un petit malaise... D'ailleurs, c'est déjà fini... Je n'ai plus mal. Maintenant, je peux remonter sur scène. Je dois finir mon tour de chant. Il le faut... ” Il lui reste deux chansons et il les chante.

Le public lui fait une véritable ovation, mais Joe est bien incapable de répondre à ses

rappels. De nouveau, il vient de s'effondrer dans sa loge. Le médecin est arrivé. Il lui fait une piqûre et exige qu'on le transporte immédiatement à l'hôpital. Joe a repris tous ses esprits. Obstinément et sans appel, il refuse d'être soigné à Cannes.

Dans la grande maison blanche, tout est déjà prêt pour la venue au monde du bébé tant désiré. Il disposera d'un véritable petit appartement pour lui tout seul.

Avec une moquette rose, des rideaux fleuris et un ravissant petit berceau-balancelle en rotin de Californie, d'une facture très originale, que Melina Mercouri lui a rapporté de son dernier séjour à San Francisco...

“Si jamais c'est une fille, je veux que vous me promettiez de l'appeler Abigaël, insiste Jules Dassin. Ça me fera tellement plaisir...”

Ce ne sera pas une fille. Jonathan voit le Jour à l'Hôpital américain de Neuilly, le 14 septembre 1978. C'est un gros poupon, rose et potelé, qui pèse sept livres. À son grand regret, Joe n'a pas eu la possibilité d'assister à l'accouchement.

Il ne se trouve pas à Paris mais à l'autre bout du monde, au Canada. Jamais une tournée ne lui a paru aussi longue. Il a beau savoir qu'il est papa d'un petit garçon, que tout s'est bien passé et que, selon l'expression consacrée, “la mère et l'enfant se portent bien”, il rêve de serrer très fort son fils dans ses bras. Il veut le voir, le toucher, l'embrasser, se convaincre qu'il existe vraiment...

Dès qu'il débarque à Roissy, il saute dans un taxi et se précipite à Neuilly. En pénétrant dans la chambre où Christine l'attend, leur bébé dans les bras, il parvient difficilement à maîtriser ses larmes. Des larmes de joie. Celles-là, il y a droit! Depuis plus d'une semaine, il ne vit que pour cet instant...

Dans ses bras, il tient un énorme lapin en peluche qui ne l'a pas quitté de tout le voyage. Christine éclate de rire. Il est trois fois plus gros que Jonathan!

Fier de sa petite merveille de fiston, Joe le photographie sous tous les angles. “ Je suis complètement gâteux, avoue-t-il. Si je m'écoutais, je serais capable de passer la nuit à lui compter les orteils...”

Joe veut que Christine le suive partout. En galas, en tournées... Elle refuse. Elle ne peut pas, elle ne veut pas.

Malgré la présence de Jonathan et Julien, elle cafarde broie du noir à longueur de journée pique des crises de larmes pour un oui ou pour un non. Elle ne sait plus trop où elle en est. Elle a besoin de prendre du recul, avec elle-même et avec sa vie...

Joe aussi est en train de se remettre en question. Il craque. “Je ne deviendrai jamais un vieux chanteur, dit-il. Il est temps que je m'arrête, que je redécouvre les vraies valeurs de la vie....

“Je ne peux pas continuer à faire toujours la même chose, à chanter toujours les mêmes chansons! Quand je pense que j'ai répété plus de vingt-cinq mille fois Les Champs-Elysées, j'ai l'impression d'être à l'usine!”

“Le samedi 26 juillet 1980, j'avais rendez-vous avec Joe, raconte Jacques Plaît, qui est non seulement son directeur artistique, mais aussi l'un de ses plus fidèles amis. Je ne sais pas encore que c'est la dernière fois. C'est la fin de l'après-midi, je le trouve seul, dans son immense maison de Feucherolles. Il est dans sa chambre, les rideaux sont tirés, il fait sombre.

“L'air triste et absent, il joue avec un nouveau jeu d'échecs électronique qu'il vient de s'acheter. Je lui parle du métier et des projets importants que nous avons pour la rentrée... Mais j'ai l'impression qu'il ne m'écoute que par instants... ”

Focalisés sur leurs propres problèmes qui les accablent, Joe et Christine se reprochent mutuellement leur égoïsme. Nés sous le signe du Scorpion tous les deux. ils ont des tempéraments de feu, des caractères entiers, difficiles et violents.

Ils se disputent, s'insultent, se traînent dans la boue. Et se retrouvent face aux juges des affaires matrimoniales.

Son dernier accident cardiaque a obligé Joe à annuler sa tournée d'été. Il accepte enfin de se reposer, de prendre de vraies vacances. Il emmène sa mère, ses deux petits garçons. Direction Tahiti, l'île enchantée. Claude Lemesie aussi fait partie de l'expédition.

20 août 1980, heure de Tahiti. 21 août, heure de Paris. Joe est en superforme. Il s'apprête à partir en excursion, avec quelques amis, sur un atoll. Aucun confort, pas d'hôtel, juste un faré. comme les indigènes. La vie à la dure, le vrai contact avec la nature...

“Nous avions rendez-vous à 10 heures du matin, pour tout organiser, raconte Claude Lemesle. Joe se montrait aussi méticuleux pour une petite excursion que pour un tour de chant. Nous devions rester quatre ou cinq jours sur place, et il voulait que tout soit parfaitement réglé.

“Vers midi et quart, nous sommes montés au restaurant, mais quelqu'un nous a dit qu'un de nos amis, un médecin, le docteur Paul-Robert Thomas, était au café d'en bas. Nous sommes immédiatement allés le rejoindre et nous avons pris l'apéritif avec lui.

“Nous sommes remontés déjeuner. Moi, j'ai emprunté l'escalator, mais Joe trouvait que ça n'allait pas assez vite. Il a préféré grimper l'escalier quatre à quatre. En moins de deux, il était en haut! Je me suis dit qu'il avait encore une sacré santé!

“Sa mère, Béatrice était avec nous. Nous avons commencé à discuter de choses et d'autres pendant une ou deux minutes. Soudain Joe s'est affaissé...

“Un médecin qui déjeunait là, par hasard, a tenté un massage cardiaque. On a appelé une ambulance mais il n'y en avait qu'une à Papeete, et elle était à l'autre bout de l'île. Quand Joe est arrivé à l'hôpital, il était trop tard. Son cœur avait définitivement cessé de battre.

“-Il aimait tellement Tahiti... Je suis sûre qu'il est mort heureux, sanglotait Béatrice.

Joe Dassin n'est pas mort. Il a rejoint le Panthéon des poètes. Ses mélodies sont gravées dans les mémoires et les paroles de ses chansons courent encore sur toutes les lèvres. Quant à l'homme, c'était un être d'exception qui n'appartenait pas à la race de ceux qu'on oublie.

Tendre et généreux, fort et vulnérable à la fois, il savait aimer et se faire aimer. Par-delà sa disparition, ceux qui ont eu le privilège de l'approcher évoquent celui qu'ils ont connu.

Des extraits de presse et des témoignages souvent bouleversants, parfois teintés de cynisme, ressuscitent un personnage hors du commun dont nous ne saurons jamais quelles autres existences il aurait choisi de vivre, si le destin n'était venu le faucher en pleine gloire...

CARLOS

“C'était un garçon charmant, bien élevé, très cultivé, brillantissime... Il parlait couramment plusieurs langues. Je l'ai rencontré bien avant qu'il ne chante. Il était animateur de nuit sur RTL, une sorte de disc-jockey.

“Il habitait rue d'Assas, pas très loin de chez moi. Quand il venait à la maison, j'adorais l'écouter chanter en s'accompagnant à la guitare. Mais il ne pensait pas en faire son métier...

“On ne s'est pas quittés pendant quinze ans, hiver comme été. On partait en vacances ensemble, à travers le monde. C'était un excellent nageur, on pratiquait assidûment la pêche sous-marine...

“Il était, en outre, fin gastronome, appréciait les cigares de marque et les grands vins de Bordeaux. On a d'ailleurs été intronisés ensemble à la Jurande de Saint-Émilion...

“Joe n'était pas obsédé par le showbiz... Il était ouvert à toutes les formes de musique, avec un faible pour le jazz, la salsa et la country... ”

Télé Magazine, du 5 au 11 août 1995.

“Triste d'avoir perdu un tel être, je me suis rendu au cimetière de Santa Monica,

à Los Angeles, où il repose depuis août 1980. Je me revois, avec le plan des lieux en train d'errer dans les allées, aussi vastes qu'une ville.

“ Perdu, j'ai dû rebrousser chemin. À l'entrée. la gardienne m'a enfin indiqué remplacement de sa tombe. Elle avait, aux lèvres, ce large sourire de caissière de supermarché américain. C'est alors que j'ai pu apercevoir mon Joe rire sous cape... Comme autrefois. ”

Télé-Star. 14 mars 1994.

 

JACQUELINE CARTIER

“Joe Dassin, superbement hâlé, tout en blanc, ceinture d'argent, la chemise largement ouverte... Sa voix grave invite au joue contre joue ou au sautillant face-à-face. Le rythme change, mais c'est toujours la même histoire : "Je suis là. tu es partie, te souviens-tu, et la vie continue..."

“Quel que soit le refrain, il a le sourire explosif: avec son allure de cow-boy de charme, on ne doute pas que, si elle est partie, une autre va revenir, et la vie continue, et cela passe la soirée.

“Il salue, le cou dans les épaules, en levant les bras comme un boxeur qui a gagné le round, et les dames lui font la fête pour le "délice d'un espoir", comme dit la chanson.”

France Soir, 5 janvier 1977.

PETULA CLARK

“Je me souviens de Joe, le beau Joe! En fait, je n'ai travaillé avec lui que deux ou trois fois, mais c'était toujours la fête !

“Et puis, on avait plusieurs points communs. Il avait un petit accent, moi aussi. Lui, américain. Moi, anglais. Il aimait bien manger, boire...

“Je me souviens qu'après chaque émission, ça se terminait toujours dans les meilleurs restaurants. Malgré son côté cow-boy, il était très connaisseur!

“Et, surtout, il était très perfectionniste! Moi aussi. Je le suis, mais tout de même pas à ce point-là! D'ailleurs, chaque fois que je faisais une émission avec lui. je crevais de trac... La tenue de soirée, le maquillage, les cheveux... Il voulait que tout soit parfait, absolument parfait!”

Joe Dassin : Un Américain à Paris, op. cit.

PIERRE DELANOË

“C'était un garçon très méticuleux, pour un Américain, très cartésien, très attaché à la construction, à la logique... Bien qu'Israélite, il était très puritain. Il n'aimait pas les mots un peu trop légers. Ne parlons pas de la vulgarité ! Alors, ça, il n'en était pas question!

“C'était un type très difficile. Il fallait, à la fois, dire des choses qui l'intéressaient et des choses qui étaient susceptibles d'intéresser le grand public. Et il fallait les dire d'une façon solide, pas n'importe comment!

“Il voulait que les chansons qu'il chantait soient exactement comme il le souhaitait, sans savoir exactement ce qu'il souhaitait!

“De toute manière, il fallait que ce soit très bon... Une fois qu'il était lancé sur le sujet, qu'il l'avait agréé, il fallait le traiter de façon parfaite, jusqu'à ce qu'il donne son imprimatur...”

Destins de Stars : Joe Dassin, op. cit.

“ J'ai entendu Les Champs-Elysées à Moscou, dans une école française, chanté par des enfants. Et l'autre jour, quand Mme Clinton est venue à Paris, des enfants ont chanté Les Champs-Elysées à Mme Clinton.”

On connaît la chanson, Radio Bleue, 18 août 1994.

BERNARD ESTARDY, ingénieur du son

“ Joe Dassin avait une différence, plusieurs différences... D'abord, il était intelligent, très intelligent... Il avait une double nationalité et il avait la culture francaise et americaine... C'est-a-dire, qu'il savait phraser en francais et en anglais, ce qui lui donnait une certaine
souplesse...
"Joe etait aussi un garcon qui savait faire confiance et c'etait son second atout, le plus important. Il faisait completement confiance a son producteur, Jacques Plait, qui est l'homme le plus admirable de la terre. Jacques Plait a completement fabrique Joe Dassin..."

Destins de Stars: Joe Dassin, op. cit.

DENISE FABRE

"Quand j'ai connu Joe Dassin, il recevait quatre mille lettres d'admiratrices par semaine! De quoi avoir la tete tournee et jouer les seducteurs blases par cette abondance de... biens.
"Ce n'etait pas son style. C'etait un garcon tres simple et qui ne voulait mener qu'une vie simple. Le tout, avec une pointe de raffinement.
"Il a chante d'instinct, comme beaucoup de jeunes chateurs de sa generation. Ensuite, il a beaucoup travaille pour meriter sa reussite et poursuivre sa carriere au plus haut niveau.
"Un seul petit regret: il aurait aime savoir ecrire d'aussi belles chansons que celles de George Brassens. Mais on ne peut pas tout avoir..."

BEATRICE LAUNER-DASSIN, sa mere

"Depuis la mort de mon fils, chaque fois que j'allais me recueillir sur sa tombe, j'avais la surprise d'y trouver des fleurs fraiches.
"Intriguée, j'ai cherché quelle main était à l'origine de cette geste emouvant. En vain! Et puis, il y a exactement un an, la pierre tombale de Joe ne fut plus fleurie. Ce qui m'a permit de decouvrir la vérité.
"Au mois de septembre de l'année dernière, en effet, a eu lieu l'explosion d'un avion de la compagnie UTA qui venait du Tchad; L'une des hôtesses de l'air, une Tahitienne, est morte dans la catastrophe.
"C'etait une grande amie de Joe. Elle était affectée à la ligne de Los
Angeles... A chaque escale, elle venait fleurir la tombe de mon fils."

Ici Paris Magazine, du 14 au 21 aout 1990
(Propos recueillis par Serge Darlet)

"Une fois, j'étais à New York, chez ma soeur, au moment de l'anniversaire de sa mort. Je n'arrivais pas à dormir et n'arrêtais pas de me répéter : "Tu me manques !" Pour tromper mon angoisse, à 3 heures du matin, je branche la télévision. L'image qui apparut, ce fût Joe, avec une barbe et un chapeau melon. C'était le film Lady L, dans lequel Joe jouait le rôle d'un policier, au côté de Péter Ustinov.”

Télé 7 Jours. 8 novembre 1986.

CLAUDE LEMESLE

“ Joe est un type tout à fait méconnu. Ça m'énerve beaucoup, ce qu'on peut lire sur lui. Les gens sont complètement à côté de la plaque, à propos de Dassin. Dassin était un type très complexe et très complexé. En tant que compositeur, il n'avait pas confiance en lui... Il n'était jamais content, il recommençait, il doutait... ”

On connaît la chanson. Radio Bleue, 18 août 1994.

“ Avec Delanoë, on disait qu'il était "atta-chiant". ça correspondait tout à fait à lui. Il avait un côté adorable et un côté très perfectionniste, très américain et très inquiet en même temps... Mais, en définitive, quand le résultat sortait, on se rendait compte qu'il

avait raison...

“ Il ne croyait pas en son talent. Il m'a dit plusieurs fois : "Claude, quand on n'a pas de talent, il faut travailler et c'est ce que je fais !" ”

Destins de Stars : Joe Dassin

JEANE MANSON

"J'ai rencontré Joe à mes débuts... Tout de suite, nous avons sympathisé. Nos origines nous réunissaient. Nous venions tous les deux de Californie. La France nous a adoptés avec notre personnalité, notre accent. J'ai été intégrée dans "la bande à Jojo".

“ C'était un homme très sensible, très timide, très discret qui se cachait derrière son professionnalisme. Et qui ne supportait pas la médiocrité. Aujourd'hui, c'est l'ami qui me manque...

“ Il ne m'a jamais écrit de chanson. Mais j'ai toujours gardé, dans mon répertoire, L'Été indien, ma chanson fétiche. ”

Télé Poche. 20 octobre 1989.

JACQUES PLAIT, son directeur artistique.

“ Numéro un avant les Beatles en URSS, vedette en Allemagne de l'Ouest et en Allemagne de l'Est, en Grèce, au Chili et en Argentine, en Espagne, en Pologne où on le présentait comme le chanteur français numéro un ; nous avons passé sept ans de notre vie dans les avions, à discuter, pendant des heures, de tout...

“ À sa mort, nous nous apprêtions à sortir ses disques en Amérique... ”

Télé Star. 3 novembre 1986.

“ C'est normal que tout continue aujourd'hui, comme hier. Joe était un tel professionnel ! Mais, ce qui me fait le plus plaisir, c'est qu'il appartient aux classiques, avec Brel, Brassens. S'il nous voit, là-haut, il doit être très heureux de savoir que son travail continue à porter ses nuits ! ”

Télé Poche. 2 octobre 1989.

 

JEAN-MICHEL RIVAT

“ Quand je l'ai rencontré, il arrivait des États-Unis et n'avait jamais chanté qu'en anglais... On a travaillé pendant un an pour qu'il puisse phraser et chanter en français. On a sorti un premier disque. Je change un peu de vent. Puis, avec Frank Thomas, on a écrit son premier grand succès qui s'appelait Les Dalton... ”

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