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JOE DASSIN INEDIT (extraits)

A Los Angeles, j'habitais l'avenue Bronson...

    Je suis né à New York le 5 novembre 1938, mais je ne devais découvrir cette ville que beaucoup plus tard. En effet, mes parents, fauchés mais audacieux, ont quitté la côte Est alors que j'étais à peine âgé d'un an et demi. Ils s'installèrent en Californie où le cinéma appelait mon père. Je devais y habiter une dizaine d'années. Si bien que tous mes souvenirs d'enfance sont liés à la Californie et à l'Amérique. On l'a dit et répété, et c'est vrai : la Californie c'est le paradis terrestre. Il y fait beau, et en hiver il ne neige jamais. Et puis il y a la mer. Cet océan Pacifique qui séduit tous ceux qui l'approchent et fait partie intégrante de la vie de n'importe quel Californien. Los Angeles est une ville mystérieuse et fantastique qu'on ne connaît jamais à fond. En réalité c'est une espèce d'énorme banlieue (la superficie d'un comté de Los Angeles équivaut presque à la moitié de la Belgique), une banlieue composée de petites maisons avec une pelouse devant et un jardin derrière. L'une des questions que l'on me pose le plus souvent concerne le racisme. J'ai toujours beaucoup de mal à répondre parce que mon expérience fut brève. Moi, j'habitais l'avenue Bronson, juste en face de Watts, le quartier noir où se sont déroulées de sanglantes émeutes, mais, à l'époque ce n'était pas encore un ghetto. A vrai dire, il y avait très peu de Noirs. J'ai été confronté avec le racisme à travers une anecdote. A la maison nous avions une gouvernante de couleur. Nos voisins, qui n'avaient pas d'enfant, organisaient chez eux des séances de cinéma tous les vendredis soir pour. les enfants du quartier. Un jour, j'ai voulu y amener la fille de notre gouvernante. Le lendemain les voisins sont venus trouver mes parents en leur faisant part de leur mécontentement. Cette histoire m'a profondément choqué...

Le temps du nomadisme

    ... Je suis certain que l'enfance conditionne la vie future d'un homme. Et il en a été pour moi comme pour tout le monde. Il y a toute une tradition typiquement américaine qui a laissé en moi sa marque indélébile. Pour ne prendre qu'un exemple, quand j'étais gosse, je me levais chaque matin à 6 heures, passais devant l'église Saint-Grégory et faisais un bon kilomètre pour rejoindre mon école en distribuant des journaux. Je pressais aussi des citrons que je vendais aux passants. Je n'en avais pas un besoin réel; mes parents, sans être riches, vivaient confortablement, et je n'ai jamais manqué de rien. Mais comme tous les gosses américains en faisaient autant, je me serais senti humilié de ne pas agir ainsi. Avec le recul, ce fut une excellente école : très tôt, j'ai su qu'on pouvait, en n'importe quelle circonstance, trouver des solutions à sa mesure. Vint alors le temps du nomadisme. Mon père fut appelé à Londres pour réaliser “Les Forbans de la nuit ” : nous avons donc passé près d'une année en Grande-Bretagne. Nous sommes revenus en Californie. L'affaire McCarthy éclata. Mon père est alors reparti en Europe pour chercher du travail. En attendant de pouvoir le rejoindre, nous avons vécu un an à New York. C'est là, en fait, que j'ai découvert cette ville gigantesque. Ça n'avait rien à voir avec la Californie. Par le climat : il fait glacial en hiver et étouffant en été. Ce fut, en fin de compte une année assez brutale. J'ai découvert la jungle et ce qu'était une grande ville américaine. Je me souviendrai toujours de mes débuts à l'école. Le premier jour, on m'a cassé la figure. Puis, le deuxième jour. Puis, le troisième. Puis, le quatrième. Le cinquième j'ai fini par comprendre que je devais m'associer avec d'autres petits copains mûrs pour la bagarre. C'est cette atmosphère de violence qui surnage par-delà les années et les souvenirs.

Sur les campus

    Quatre ans plus tard, après un séjour déterminant en Europe, j'ai découvert que j'étais chez moi en France. Je suis retourné aux Etats-Unis pour y poursuivre mes études universitaires. En Amérique, à cette époque-là, c'est-à-dire vers 1958, la vie américaine sur les campus était séparée de la vie normale. De plus, la guerre du Vietnam n'avait pas encore éclaté. Si bien que j'ai vécu en vase clos. C'est difficile, à partir de tels éléments, de parler sérieusement d'un pays. La seule chose que j'ai bien connue, c'est la vie étudiante sur les campus. Mais comme, depuis, cette vie universitaire a beaucoup évolué, tout ce que je pourrais dire serait maintenant dépassé.

    Comme je l'ai dit et répété, mon Amérique à moi, ce sont surtout des souvenirs d'enfance, et des parfums. Depuis 1963, je retourne aux Etats-Unis environ une fois par an, pour y travailler et rendre visite à mes grands-parents. Je constate hélas que les villes se dégradent très rapidement. Ce n'est qu'une impression. J'ai quitté les Etats-Unis parce que j'ai préféré vivre en France. Je suis maintenant l'évolution de l'Amérique comme n'importe quel Français. Alors, je m'aperçois aujourd'hui que j'ai fait un choix absolu : mon pays c'est la France. La France, terre de liberté et de libre expression.

Chanteur malgré moi !

    Lorsque j'ai passé mes diplômes, je suis venu à Paris avec l'intention de travailler au musée de l'Homme. Je continuais à chanter en m'amusant et puis, un jour, je me suis aperçu que j'étais devenu chanteur malgré moi... Je ne crois pas que le côté dynastique soit déterminant si au départ, il n'y a pas la passion... On peut s'appeler Pompidou ou de Gaulle, ça ne changerait pas grand-chose, si le public n'a pas envie d'entendre une chanson... Je suis américain. Je suis né et j'ai vécu le plus clair de mon existence aux Etats-Unis. Je me sens profondément américain, mais ressens également un grand attachement à la France. C'est ici que j'ai commencé dans ce métier et que j'ai bâti les fondations de ma carrière. J'ai en la chance de pouvoir m'exporter depuis quelques années, c'est très amusant, mais en fin de compte, je reste à la base ce (lue l'on appelle un “chanteur français”, ce qui est très drôle parce que mes origines sont américaines!

Ma crise d'indépendance

    Nous sommes venus nous installer en France en 1952. De 1954 à 1956, je suis allé en pension en Suisse et j'ai passé mon bac à Grenoble. En 1957, j'ai eu envie de revoir les Etats-Unis. J'ai fait alors ma crise d'indépendance. Je suis parti de chez mes parents, j'ai économisé l'argent du voyage et je suis arrivé pour m'inscrire à l'université du Michigan en 1957. En arrivant, je me suis rendu au bureau de placement de l'université, comme font tous les étudiants qui n'ont pas d'argent. Ma première place: plongeur dans un restaurant. Puis, je suis monté en grade en devenant camionneur pour l'université. Je transportais des plantes. Seulement, j'étais quatre jours sur sept sur la route et il m'était difficile d'étudier en même temps. On m'a proposé alors une place de cuisinier. Et comme on ne doute de rien quand il faut vivre, j'ai répondu affirmativement, ça n'a pas duré longtemps ! En 1959, je suis devenu garçon de café. Tous les soirs, pendant que je servais à boire, il y avait des jeunes qui venaient se produire avec une guitare. C'était l'époque où l'Amérique découvrait son folklore. En les écoutant, j'ai pensé que je pourrais chanter aussi. J'ai loué une guitare, appris quatre accords et un soir j'ai proposé au patron de chanter. Et comme il n'y avait que le folk qui était accepté, j'ai donc chanté du Brassens présenté comme folklore français avec la complicité de trois copains de l'université. Ça a très bien marché. J'ai poursuivi ma route et j'ai chanté à Détroit, Chicago et Cleveland.

    A ce moment-là, j'ai obtenu une bourse qui m'a permis de me consacrer exclusivement à mes études pendant huit mois jusqu'à ce que je présente ma thèse et obtienne mon doctorat en ethnologie. J'étais fasciné par cette science, par son aspect humain surtout. J'aurais aimé me consacrer à la recherche sur les tribus primitives. Mais maintenant, la recherche est devenue trop spécialisée et le professorat ne me plaisait pas. Je ne suis pas assez patient pour cela. Cependant, l'ethnologie m'a amené à la musicologie et de là, à retrouver mes débuts de chanteur dans cette boîte du Michigan...

    ... J'ai fait alors une découverte. Je me suis rendu compte après ces six années de vie aux U.S.A. que j'étais français. Je me sentais étranger dans ce pays où je suis né. J'avais la nostalgie de l'art de vivre de la France. Je suis donc rentré à Paris. En 1963, en arrivant ici, je me suis aperçu que je pouvais gagner ma vie en chantant. C'était merveilleux j'adore chanter. Être payé pour chanter, c'est un peu comme si l'on me payait pour manger et boire. Il ne faut pas me supplier pour chanter mais bien pour que je m'arrête. J'ai signé alors un contrat chez C.B.S. et j'ai commencé à vraiment apprendre ce métier. En attendant j'écrivais des chansons pour moi et aussi pour d'autres chanteurs.

Les trois jours...

    Mes journées sous les drapeaux se comptent sur les doigts d'une main, mais j'ai eu le loisir d'illustrer ce temps perdu par un fait qui, s'il n'a pas été inscrit dans les annales de l'Armée américaine, réussit encore à me faire rougir aujourd'hui.

    Je finissais donc une adolescence paisible à Paris. Me parvint alors un petit imprimé redouté de tous les jeunes gens. J'étais convoqué pour passer le conseil de révision au Camp des Loges, à Saint-Germain-en-Laye. Je peux difficilement affirmer que je me sentais l'âme martiale. N'ayant jamais compris pourquoi les hommes font la guerre, je n'ai jamais compris non plus la nécessité d'appartenir à une armée. Je me voyais mal, pendant deux ans de ma vie, faire le guignol dans une corporation où je n'avais aucune compétence.

    Je faisais contre mauvaise fortune bon cœur. Je devais déchanter en arrivant au camp. Je me souviendrai toute ma vie du choc que j'ai reçu. D'une seconde à l'autre, moi, qui vivais à Paris en me considérant comme français, je me trouvais d'un seul coup transplanté aux États-Unis. J'étais en plein cœur de l'Oklahoma ou du Kansas. C'était pire que tout ce que j'avais pu imaginer. Les nouvelles recrues étaient accueillies par deux cerbères... Les cérémonies d'incorporation ont duré exactement trois jours et je crois que je ne suis jamais resté nu aussi longtemps de toute mon existence.

    Les trois jours terminés, j'étais soldat de l'Union. Je n'étais pas plus fier pour autant, et j'en étais à me demander quelle panacée j'allais inventer pour supporter ce cauchemar, lorsque je fus appelé avec quelques autres recrues. Nous étions en file indienne, à la fois inquiets et blasés.

Mon devoir

    Lorsque vint mon tour, j'étais devant un officier, vraisemblablement du corps médical, un grand gaillard d'une cinquantaine d'années. En découvrant ma fiche, il hocha la tête et me regarda d'un air sévère. 11 appela deux de ses collègues, et tous les trois tinrent une conférence. C'est alors qu'ils s'approchèrent de moi. Ils me palpèrent une fois de plus, et d'une voix sèche l'un d'eux me demanda : “ Est-ce que vous tenez vraiment à faire votre service militaire ? ” En un éclair, il me vint une réponse hypocrite : “ Je suis ici pour faire mon devoir ! ”

    “ Si vous ne tenez pas tellement à faire votre service militaire, nous pouvons vous donner satisfaction, parce que vous avez un léger souffle au coeur. ” Et, sans me demander la permission, il remplit un imprimé, y apposa sa signature et déclara : “ II ne vous reste plus qu'à le faire timbrer en bas et vous êtes réformé.”

    Je n'en croyais pas mes oreilles. Je m'efforçai de prendre un air indifférent, voire navré, et ne pas sauter de joie. A peine arrivé sur le palier, je descendis, toujours revêtu de ma seule candeur, les deux étages, à une vitesse record. J'avais envie de crier, de chanter. Soudain, même cette caserne avait des allures d'hôtel particulier. Tout à mon rêve, j'ouvris une porte (la mauvaise), pour passer la dernière formalité, le timbrage de mon imprimé.

    La porte ouverte, je m'arrêtai net : devant moi, une salle immense. Dans l'air, le cliquetis monotone d'une trentaine de machines à écrire. Devant ces machines, trente jeunes filles qui, d'instinct, levèrent la tête pour me contempler dans mon plus simple appareil. Puis je passai devant les cerbères de l'entrée avec un sourire narquois, et je dis adieu pour toujours à ce camp militaire. Je repris le chemin de Paris. Lorsque soudain, dans l'autobus, je pris conscience d'un fait : j'étais réformé à cause d'un souffle au cœur...

Mon père Jules Dassin

    Dire que j'aime ses films ne signifie rien, parce que je ne les vois pas comme tout le monde. Je ne peux pas oublier que c'est mon père lui qui les a réalisés : je le retrouve au fil des séquences, même sans le vouloir. Il fut d'abord l'un des hommes qui donnèrent ses lettres de noblesse au film noir américain. Puis, il fut l'homme qui dut fuir les États-Unis. Il poursuivit en devenant celui qui, dans “Du rififi chez les hommes”, nous révéla un Paris que nous ne connaissions pas. Il fut ensuite l'homme qui, après plusieurs échecs commerciaux, conquit le monde avec un petit film de quatre sous tourné en Grèce et qui s'intitulait “ Jamais le dimanche ”. Aujourd'hui, mon père est Jules Dassin, grand cinéaste international. C'est pourtant vrai qu'au lendemain de la Libération, lorsque nous reçûmes l'impact des films policiers, le nom de Jules Dassin s'imposa avec ceux de John Huston, d'Elia Kazan et autres Raoul Walsh. En cinq films, “La Cité sans voiles”, “Les Démons de la liberté”, “ Les Bas-Fonds de Frisco ”, “ Les Forbans de la nuit”, “ Du rififi chez les hommes ”, il créa un univers fascinant de violence, qui révélait une sorte de fantastique social. En même temps, il n'avait pas son pareil pour montrer la poésie des villes : New York, San Francisco, Londres, Paris, et même ces villes anonymes et secrètes que sont les grand pénitenciers américains. Dans “Les Démons de la liberté”, on sentait battre le pouls de cette immense bâtisse de béton. Mais ce fantastique social n'était pas gratuit : il s'appuyait sur des faits réels. C'était le racket sur les camionneurs, les organisateurs de combats sportifs, et la vie dans les pénitenciers. On n'oubliera pas de sitôt cette admirable leçon de réalisme qu'était le hold-up du “Rififi”. Bref, comme les critiques aiment bien cataloguer les metteurs en scène, il fut étiqueté : cinéaste de la violence, cinéaste des villes, cinéaste de la nuit, etc. On s'attendait donc qu'il nous donnerait, bon an mal an, un film policier, un réalisa “Celui qui doit mourir ”, un film plein de noblesse, et “ La Loi ”, le film pour lequel mon père n'eut pas toute liberté d'action. Avec “Celui qui doit mourir”, Jules découvrit la Grèce. Ce pays qui allait être le point de départ de sa deuxième carrière. Au grand étonnement des critiques, il réalisa une étincelante comédie, “Jamais le dimanche”, qui devait triompher partout et imposa le talent de Melina Mercouri. Depuis, la carrière de mon père est connue. Il a, enfin, pu réaliser les films dont il a eu envie. De “ Phaedra ” à ce film éblouissant, plein d'esprit, de tendresse et de bonté qui s'intitule “ La Promesse de l'aube ”, mon père a traité tous les sujets qui lui plaisaient.

    Mais on aurait tort de croire qu'il y a un hiatus entre sa période américaine et sa seconde période. C'est bien le même homme qui a réalisé “Les Bas-Fonds de Frisco ” et “Topkapi”. On sent le même amour de l'homme, la même générosité. Il aime les grands sujets, ceux qui traitent de l'amour et de la mort, et toutes les injustices le révoltent, que ce soit le racisme ou la pauvreté.

    Car on n'a pas souligné assez quel prodigieux directeur d'acteurs était mon père. On n'a pas oublié la performance de Richard Widmark dans “Les Forbans de la nuit” ou celle de Melina Mercouri dans “ La Promesse de l'aube ”. Je pourrais citer vingt exemples admirables. Il est l'homme qui donne à une scène banale une dimension poétique. Il devient alors un des plus grands réalisateurs lyriques de l'histoire du cinéma. Qu'on se souvienne de la fin du “ Rififi chez les hommes ”, cette course en voiture à travers Paris.

    Mon père, Jules Dassin, est tout entier dans cette séquence. Par sa sincérité, sa générosité, son amour de l'homme, il sait rendre attachant tout ce qui est capté par l'œil de sa caméra : c'est là le fait des très grands cinéastes.

Je suis un artisan de la chanson

    I1 n'y a rien de plus pénible pour moi que de faire des chansons. J'adore ça mais la gestation est douloureuse... Je m'impose des horaires : entre 6 heures et 10 heures du matin, je suis tranquille et en plus, je n'arrive pas à dormir quand je pense que j'ai des choses à faire, alors je me lève tôt. Dans cette période je suis un peu lunatique. Je ne suis pas réceptif aux propos de mon entourage. Mes amis pensent que je suis plus myope que je ne le suis réellement. Je ne les reconnais jamais dans la rue, parce que je suis dans mon univers... Mais heureusement pour moi, cette période ne dure que deux ou trois mois par an. Je suis un garçon sérieux, surtout si on applique cet adjectif à la notion de travail. Il est vrai que je suis capable de passer des heures à polir une chanson, à répéter une mélodie, à enregistrer une émission de radio.

    La chanson, c'est un artisanat beaucoup plus qu'un art. J'essaie de faire des choses sans prétention. Je suis payé pour ça et cela ne me paraît pas moins digne de respect. La France tient un rôle très honorable sur le plan technique dans le domaine de la musique de variétés, bien que pour les Américains, le “ son ” français ce soit l'accordéon. Les Français ont juste le droit de célébrer Brassens, Léo Ferré, à la rigueur Gilbert Bécaud, le reste est banni, il est difficile de savoir où s'arrête le snobisme et où commence la vérité. Je ne cherche pas à suivre une mode, je peux même dire que d'autres chanteurs m'ont suivi.

    La chanson ne mérite pas d'avoir de grands exégètes, elle n'a qu'un seul but : distraire. J'ai une pudeur naturelle, un certain sens du ridicule qui font que je tente de distraire avec de la qualité. Je pourrais faire des chansons avec des paroles du niveau “ amour-toujours ” et peut-être que, commercialement ça marche...

    Mon but est d'arriver à enregistrer des choses simples, mais pas connes. C'est très facile d'écrire un texte hermétique ou une musique bourrée d'astuces de musiciens, qui nous font plaisir entre nous. Par contre, une chanson d'apparence simple demande un boulot énorme.

    Le processus est le suivant. Il faut vous mettre en tête que j'écris la musique, mais je suis incapable de pondre un texte. Je travaille donc en collaboration avec des paroliers. Le plus souvent Pierre Delanoë et Claude Lemesle. Au départ, une chanson naît dans ma tête. Et puis, on en discute. Je dis au parolier : “Je voudrais que cette chanson dise ça”, je demande à l'arrangeur de créer tel ou tel accompagnement et au preneur de son d'imaginer telle ou telle ambiance. En fait, on en arrive à une création collective plus qu'à une collaboration. La chanson est l'un des rares domaines où il faille autant de gens indispensables pour la fabrication d'un seul objet. C'est aussi un facteur d'incertitude, parce que je ne peux pas faire quelque chose de mauvais et en être complètement responsable. Moi, je ne me serais jamais embarqué dans ce métier si on m'avait expliqué avant ce en quoi ça consistait. Maintenant que j'y suis pour de bon, je ne le regrette pas mais normalement je n'aime pas m'aventurer dans des domaines qui me sont inconnus.

    Pour moi la vie idéale serait une vie de rentier, je ferais uniquement ce dont j'aurais envie et de manière enthousiaste. Dans mon métier il y a des aléas. Ainsi une crise de foie peut me conduire à l'approximation dans mon tour de chant...

    De toute façon, rien ne sert de parler d'une vie idéale puisqu'elle n'existe pour personne. En revanche, je pense être né sous une bonne étoile ; protégé des dieux, comme tous les gens du spectacle.

    Je défie qui que ce soit de faire le métier que je fais et en plus de prendre le temps de faire du sport. A moins que le métier de chanteur ne soit en lui-même un sport !... Le show-business est un univers très difficile. L'important n'est pas d'exister, mais de durer... En dehors de mon propre répertoire, j'ai aussi signé de nombreuses chansons pour des interprètes aussi différents que Serge Reggiani, Nana Mouskouri, France Gall et Carlos.

    Je n'ai aucune envie de suivre la route d'autres chanteurs et de me lancer dans une entreprise de presse ou dans la fabrication de parfum. Je ne m'en sens ni le courage, ni surtout le désir, et je préfère gérer ma bonne vieille usine à tubes !

    Personnellement, j'ai l'impression de passer un examen dès que je monte sur une scène car, chaque fois que je remplis une salle, je remercie le grand régulateur. Et je suis perpétuellement étonné face au succès ! Quand on est né, quand on a grandi dans le métier du spectacle, quand on a vu les plus grands disparaître du jour au lendemain, on sait, que tout, toujours, est remis en question. Mais moi, je n'ai pas peur. D'abord parce que je suis fataliste, mais décontracté, lucide et que j'ai la tête froide.

Je suis un saltimbanque...

    La première fois que je suis monté sur scène en Europe, c'était à l'Ancienne Belgique à Bruxelles. Je passais en vedette américaine de Maurice Fanon qui était un copain. C'était en 1965. C'était l'époque des matinées avec plein de petites vieilles. Quand elles n'étaient pas contentes, elles tapaient dans leur tasse à thé avec leur cuillère. Une façon horrible de jeter les chanteurs ! Ça m'a beaucoup amusé. J'ai découvert que je n'avais pas le trac sur scène. A l'inverse, lorsque j'enseigne, je perds mes moyens devant une classe.

    On a l'impression d'être à la fin d'une tradition de saltimbanque qui disparaît un peu partout... C'est vrai, il y a très peu d'endroit maintenant dans le monde où l'on dresse carrément son chapiteau pour faire un spectacle. Ça n'existe pratiquement plus. Sous un chapiteau on est saltimbanque et c'est chouette !

    En 1967, Charley Marouani m'a demandé de partir en tournée comme vedette américaine de Salvatore Adamo. Formidable ! J'avais des musiciens. J'avais des chansons qui marchaient. J'étais sûr de travailler devant des salles pleines. Adamo était une énorme vedette qui faisait salle comble en Belgique et en France. J'adore la scène. Cette sorte de dialogue avec 2000 personnes. C'est une sensation presque sensuelle. Une conquête qu'il faut réaliser en l'espace de dix chansons. C'est pourquoi je suis très heureux de partir en tournée. Au début de ma carrière, je faisais des efforts surhumains et je chantais en six langues.

Jacques Plait

    Si je n'avais pas rencontré Jacques Plait, je serais, aujourd'hui encore, en train d'enseigner l'ethnologie dans quelques universités des États-Unis ! En effet, je l'ai connu juste au moment où, après l'échec de mes deux premiers disques, faits, à vrai dire, pour séduire une jeune fille dont j'étais amoureux, j'avais décidé de renoncer à la chanson. En bon directeur artistique, obstiné, têtu et confiant, il m'a convaincu de faire un troisième essai. Les débuts ne furent pas faciles. Longtemps, nous nous sommes regardés en chiens de faïence. Puis, un jour j'ai compris que mes premiers disques avaient été mauvais parce que, n'ayant confiance en personne, j'avais voulu les faire tout seul. Que la chanson n'est pas un passe-temps d'amateur mais un dur métier qui s'apprend et s'exerce en équipe. Que le travail, là aussi, est nécessaire. J'ai pris conscience de toutes ces évidences grâce à Jacques, qui fut vraiment pour moi le premier vrai professionnel du disque. Et si notre premier enregistrement, “ Ça m'avance à quoi ?” a marché, ce ne fut certes pas un hasard ! Depuis, nous avons fait tant de choses ensemble que nous communiquons par une sorte de télépathie, sans même avoir besoin de parler. Le succès est venu et Jacques, maintenant, est avant tout un grand ami. Indispensable : il est le seul à savoir, immédiatement, lors d'un enregistrement, quelle est, entre huit prises, la meilleure. Ce n'est plus du talent, c'est de la magie !

Claude Lemesle

    Les gens s'imaginent que je chante mes chagrins d'amour. Pas du tout, je chante les chagrins d'amour de Lemesle... Mon ami Claude chante par ma bouche depuis plus de dix ans. C'est vous dire à quel point j'admire sa poésie, sa tendresse, son humour. Claude est un artisan, ses chansons sont personnelles et solides. En fin de compte il n'y a pas de meilleure recette pour un succès durable.

Pierre Delanoë

    C'est vraiment le seul qui ne se trompe jamais dans l'équipe ! Je voue à Pierre Delanoë une amitié indéfectible. Cela tient certainement à sa personnalité. Connu et admiré dans le monde entier, champion des droits d'auteur, il se donne autant de mal pour un débutant que pour son vieux compère Gilbert Bécaud. Au début de notre collaboration, je l'ai vu recommencer ses textes plusieurs fois, parce qu'il voulait que cela me convienne vraiment. Il a agit de même avec Michel Fugain et Michel Sardou. Il faut dire qu'il mise bien...

    La chanson “ Le Chemin de Papa ” est autobiographique. Dans le sens où j'étais avec Pierre Delanoë pour écrire une chanson et Pierre était à sec. J'avais un départ de musique, mais il n'avait aucune idée. Pierre était “ embêté ”. Il m'a sorti des idées qui n'étaient vraiment pas utilisables et il sentait lui-même que ce n'était pas valable. Au bout de trois heures, il m'a dit : “ Raconte-moi ta vie, on trouvera bien une idée ! ” Alors je lui ai raconté ma vie, car effectivement la famille a énormément voyagé et cela a donné “ Le Chemin de Papa ”...

Les trois événements qui m'ont profondément impressionné

    Certains événements m'ont profondément impressionné, et ont transformé ma vie. Ils restent gravés dans ma mémoire comme au premier jour, même si, à l'époque, je n'étais qu'un enfant...

La fin de la guerre des États-Unis

    Le premier jour de paix, après Hiroshima et Nagasaki, n'a pas dû être ressenti de la même manière aux États-Unis et en Europe. Pour nous, la guerre était une chose lointaine. Je n'étais qu'un enfant, mais je me souviens que le rationnement, moins radical qu'en France, fut très réel et posait des problèmes sérieux à toutes les familles. C'est ainsi que ma mère avait stocké quelques kilos de savon. Tout le monde faisait des provisions de gras de cuisine, de vieux journaux. Les voitures ne roulaient pas : il n'y avait ni essence ni pneus. La fin de la guerre a coïncidé pour moi avec le retour à l'abondance. On a retrouvé du chewing-gum dans les magasins. On allait pouvoir vivre normalement dans la ville de Los Angeles en paix. Les ballons qui avaient été placés au-dessus de la ville, pour prévenir une éventuelle attaque japonaise, ont été descendus. La plus grande fête qu'ait jamais connue L.A. Quand on prononce le mot paix, ce sont ces jours qui revivent en moi.

L'affaire McCarthy

    A la fin des années 40, Joseph McCarthy, sénateur républicain du Wisconsin, créa une Commission des activités antiaméricaines pour lutter contre “l'infiltration communiste aux États-Unis”. Ce qui, au début, devait être un simple bouclier prit rapidement l'allure d'une véritable “chasse aux sorcières”. Tout le monde était soupçonné et ceux qui refusaient de répondre aux questions de la Commission étaient mis sur liste noire. Certains furent emprisonnés, d'autres ne trouvaient plus de travail. Mon père fut dans ce cas. Il était venu en Californie où il avait amorcé une jolie carrière. Juste au moment où il allait conquérir son indépendance totale, l'affaire McCarthy lui a coupé les ailes. En fait, il ne fut pas mis sur la liste noire pour ses idées politiques mais seulement parce qu'il estimait que, selon ses droits constitutionnels, il n'avait pas à répondre à des questions concernant ses opinions. Pour moi, l'important, ce fut d'abord le départ pour New York : c'était l'adieu à tous mes petits copains. Avec cette affaire McCarthy, j'ai pu entrevoir ce qu'est un état policier. Les agents du F.B.I. passaient à la maison quand ils me savaient seul et me posaient des questions sur mon père. Notre téléphone était sur écoute. Les conséquences sur la vie américaine ont été très profondes. En 1957, à la mort de McCarthy, je suis retourné aux États-Unis, en passant à la douane, le nom de mon père était fiché et, j'ai dû préciser mon prénom. A l'université, la C.I.A. , craignant sans doute que je n'aie hérité de mon père les idées dangereuses, n'a cessé de surveiller mes mouvements...

La mort de Ghandi

    Le Mahatma Gandhi était un saint. Il est une des rares personnes au monde qui aient su faire une politique sociale. Il a réussi à infléchir pacifiquement l'orientation de L'Inde sans pour autant ignorer qu'une industrialisation et une modernisation du pays étaient indispensables. Il a cherché une solution qui fût à la fois pratique et humaine. Bref, j'ai été fasciné par Gandhi.

Chez moi...

J'aime les bois clairs et les couleurs chaleureuses

    Je ne supporte pas ce qui me donne une impression de froid, de tristesse, d'ennui. Jamais, je ne pourrais habiter un immeuble moderne, je ne m'entourerais pas de mobilier contemporain, et je refuserais énergiquement le bleu, le vert, le noir. Pour moi, la vie, c'est le dynamisme, la gaieté, les belles matières, les couleurs lumineuses, ensoleillées, chaleureuses. Ma sensation de bien-être. Mon environnement conditionne ma créativité.

    Dans la salle de séjour et le salon, il n'y a pas de meubles vraiment coûteux. J'en ai trouvé certains en province, au cours de tournées, d'autres au marché aux puces ou chez les brocanteurs. J'en ai fait faire plusieurs sur mesure, comme les chaises qui entourent la grande table. Elles n'ont de Louis XV que le galbe. Chez moi tout est à base de blanc, les murs, les bibliothèques. Quand quelque chose me plaît, je l'achète. Récemment, j'ai acheté un pétrin à Orange. En réalité, c'est ma boîte à trésors. Si vous soulevez le couvercle, vous humez les effluves les plus délectables qui soient... L'odeur des cigares de La Havane. C'est dans ce pétrin que je range mes cigares, les meilleurs, ceux que l'on fume avec volupté mais qui ont besoin, pour conserver tout leur arôme, d'être entreposés dans un endroit sombre et humide. Dire que j'ai décidé de ne plus fumer simplement pour voir si j'en étais capable !

    Dans une maison, j'aime que les meubles qui m'entourent aient une fonction déterminée, même si ce n'est pas celle qui était prévue à l'origine. Un meuble, quel que soit son charme, doit être utile. Sur les murs, beaucoup de tableaux, parce que j'aime la peinture. Et tout particulièrement ce que fait le peintre naïf Maurice Ghiglîon-Green, devenu un ami. C'est assez drôle de penser que ce peintre qui a exécuté la grosse dame en jaune sur sa bicyclette, ou le cheval blanc qui se roule sur l'herbe en riant, un virtuose en son genre, était croupier dans un casino.

Dans mon bureau, un seul objet rappelle mon origine américaine

    Pour moi, c'est un hasard si je suis né à New York. Et même si j'ai vécu en Californie, je suis français de cœur. Rien de ce qui m'entoure ne me rappelle l'Amérique. Sauf un objet cher : la grosse lampe en cuivre à double abat-jour d'opa line verte qui est sur mon bureau. Un cadeau de ma mère. L'autre cadeau que j'affectionne particulièrement, ce sont les véritables pédocles, qui se refermèrent sur les chevilles du célèbre hors-la-loi Raymond la Science, au moment de l'arrestation de la bande à Bonnot...

    Cette salle de travail, je l'ai entièrement conçue. Elle est entièrement lambrissée. Le bois est un matériau qui me plaît. La table bureau, où je travaille et compose, je l'ai trouvée à Avignon. Les fauteuils - allons, c'est ma seule et unique concession au confort contemporain - viennent de chez Knoll.

Mes amis déguisés en gangsters 1925...

    Dans mon bureau, j'ai accroché au mur les dessins et photographies qui me rappellent certains de mes meilleurs souvenirs : en haut à gauche, le portrait d'un grand ami, l'artiste Boby Lapointe, peint d'une manière naïve et poétique par Ghiglion-Green. A côté, une carte du monde et des océans : passionné de géographie, j'ai acheté récemment à Londres un atlas dans lequel est mentionné le moindre petit village...

    Sous Boby Lapointe, mon dessin préféré : une séance d'enregistrement qui représente, pour moi, la parfaite caricature de mon métier. Tous les personnages du monde du show-business y sont représentés : chanteur, musiciens, techniciens, imprésario, producteurs, ingénieurs du son. Tous réunis dans une cabine de prise de son avec une mine d'enterrement !

    En dessous, une photo que j'adore : Jacques Plait, mon producteur ; Christian Deff , directeur de la publicité chez C.B.S ; et l'imprésario Charley Marouani, tous déguisés en gangsters 1925, après la sortie de mon 45 tours “ La Bande à Bonnot”. A côté, un portrait de moi dessiné par le cinéaste Péter Ustinov, qui a inscrit comme légende : “San José Dassino Jovén” !

    En bas, ce dont je suis le plus fier : un diplôme de “ Grand Compagnon de Bordeaux ” qui m'a été décerné après ma chanson “Billy le Bordelais” !

Le succès

    Je n'ai pas de flair pour le succès. Je fais quelque chose que j'aime et ne sais pas à l'avance si ça va marcher. Je dirais même que je ne fais pas des chansons à la mode, je suis plutôt à contre-courant. Les artistes de variétés veulent à la fois chanter et faire danser. Moi ça m'agace. Je trouve que l'on perd de vue le côté récitatif. Oui j'aime bien raconter des histoires. Je ne me pose pas de questions, ça me gêne toujours de m'analyser. On ne peut pas être inspiré tous les jours. Pour moi, depuis quinze ans, il est difficile de tenir le compte exact des disques vendus... des dizaines de millions ! et à travers le monde, plusieurs disques d'or ! En revanche, il y a deux pays où je ne chante pas : le Japon et les États-Unis. Au Japon, ils ne veulent pas de moi et aux États-Unis, c'est par choix. Je ne possède pas la recette du succès. Elle n'existe pas. A chaque fois que j'enregistre un disque, je repars à zéro. On entre au studio, on y reste des jours et des jours avec les musiciens. On en ressort blindé, persuadé qu'on a fait des choses géniales, que l'on tient le succès, mais en définitive c'est le public qui décide. Mais je suis ridiculement optimiste parce que je n'arrive pas à voir le côté noir des choses, je n'en veux pas !

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